Le Témoignage de Ginette Kolinka
à
Saint Christophe en
2005
Retour au menu
Retour Plan
du site
Ginette Kolinka est née à Paris en 1925, la plus jeune
des six filles d’une famille de sept enfants, d’origine ukrainienne de père,
roumaine de mère, juive, mais pas pratiquante. En termes d’identité elle se
définit comme « parisienne », demeurant au 8 de la rue Jean-Pierre
Timbaud que ses parents louaient avant la guerre, que sa mère a pu réintégrer
à
la Libération
et acheter par la suite. De sa culture juive, de son propre aveu, elle a
principalement retenu la cuisine traditionnelle.
Après la défaite (juin 1940) et la proclamation des lois anti-juives,
son père aurait pu s’inquiéter, mais cela n’a pas été le cas. Il était
né à Paris et cela lui semblait une bonne raison de ne pas se faire de soucis.
Ginette était même membre du « Racing ». Pour être membre de ce
club il fallait prêter serment de ne pas être juif. Cependant tous
respectaient les interdits : les jardins publics, les piscines et des
wagons de métro leur étaient interdits par exemple…. C’est sur dénonciation
de son père comme communiste que ses parents ont décidé de se mettre à
l’abri dans le sud de
la France
, en zone libre. L’accusation était fausse, mais la sœur aînée de la
famille devait avoir commencé à faire un peu de politique. Ceci expliquerait
cela.
Ginette avait donc 15 ans, en cette fin d’année 1940 quand a commencé
ce que lui a semblé être de « grandes vacances » . En fait,
sa famille a tout abandonné dans l’appartement, tout perdu donc ; son père,
déjà théoriquement frappé d’interdit professionnel, a dû plus que jamais
s’en remettre à quelques-uns de ses collaborateurs pour « administrer »
en son absence ses ateliers de confection d’imperméables. La famille au
complet est partie pour Avignon où la sœur de Ginette avait des amis (Montfavet).
Le départ de Paris s’est fait par la porte d’un immeuble voisin :
la concierge a refusé que l’on sorte les paquets devant sa porte, de peur
d’attirer l’attention sur son fils. Ce fut la première humiliation. Le
point de ralliement au terme de ce voyage plein de dangers était Aix-les-Bains,
en Savoie. Lors d’une première tentative de passage de la ligne de démarcation
près d’Angoulême, les filles ont été arrêtées et retenues une huitaine
en prison. On les soupçonnait d’être juives, mais elles se disaient
orthodoxes. Faute de preuves elles furent relâchées et revinrent à Paris. Une
deuxième tentative, par Chalon-sur-Saône réussit.
A Avignon tout le monde s’est mis en quête de travail. Ginette a appris
la sténodactylographie en 1941. Péchiney, qui avait transféré une partie de
ses activités en zone libre, embauchait. Toute la famille s’est partagée
entre Péchiney et la vente sur les marchés jusqu’au moment ou Péchiney est
remonté sur Paris à la suite de l’occupation de la zone sud, à partir du 11
novembre 1942. De 1942 à 1944 leur activité essentielle est devenue la vente
sur les marchés. Ginette, un peu insouciante à l’époque, a gardé un très
bon souvenir de ces années.
En 1943, sa sœur aînée est montée à Paris pour superviser les
affaires de son père. Elle n’en est pas revenue, après son arrestation dans
le métro. Fut-elle dénoncée ?
Le jour de l’arrestation, sur dénonciation de
la Gestapo
, de son père (61 ans) de son neveu (14 ans), de son petit frère (11 ans) et
d’elle-même (19 ans), elle faisait le marché avec sa cousine.. Quand elle
est rentrée à la maison pour prendre son repas de midi, elle a trouvé des
« tractions » devant la porte ; dans le couloir deux ou trois
« tenues de cuir ». On était venu arrêter les hommes de la
famille. Dans la localité ils étaient catalogués orthodoxes (son père avait
acheté un certificat d’orthodoxie), mais il se savait qu’ils étaient
juifs. Elle protesta de leur orthodoxie. Pour faire taire toute contestation on
fit déculotter les hommes à la cuisine et on les embarqua avec elle en prime,
pour la peine sans doute. Sa mère et sa cousine sont restées sur place. Un
petit neveu aussi : la femme de ménage l’a fait passer pour son fils.
Heureusement, car il était lui aussi circoncis et malgré ses deux ans et demi
il aurait été arrêté comme les autres. Cela s’est passé au début de mars
1944. Chacun est parti avec ce qu’il avait sur le dos.
Après un mois aux Baumettes (la prison de Marseille), direction Drancy
pour une dizaine de jours. Là elle aperçut son père qu’elle avait perdu de
vue. Elle se voyait au départ pour un camp de travail, aux champs, en usine, ou
aux cuisines, et elle imaginait le petit frère à l’école… Qu’en pensait
son père ? Elle n’en a pas idée. A Drancy il y avait encore de quoi
vivre. C’était un village. Il y avait des médicaments, du savon et on
pouvait même se procurer de quoi coudre.
Un jour on se mit à raser les cheveux des hommes. Cela la fit seulement
rire. Mais eux, hélas !, étaient très humiliés par cette perte. On leur
dit de prendre une couverture. Son père avait réussi à en avoir deux :
il était tellement amaigri qu’il était parvenu à en dissimuler une dans son
pantalon. Elle se rappelle avoir pu emporter un peu de nourriture. Tous ont été
conduits à la gare de Bobigny par des Français qui les ont traités « correctement ».
A la gare de Bobigny ils sont passés entre les mains des SS : cris,
chiens, panique, wagons à bestiaux à 60 ou 70 par wagon. Un peu de paille sur
le plancher, un tonneau au milieu, pas de lucarne sur l’extérieur. A la
fermeture de la porte ils ont perdu le contact avec l’extérieur jusqu’à
l’arrivée à destination. C’était le convoi n° 71 du 16 avril 1944. Nul
n’en connaissait la destination : on allait à « Pitchipoï ».
Les trois membres de la famille ont réussi à rester réunis dans le même
wagon. Son père a pu trouver une place près d’un des côtés, le dos appuyé
à la paroi de bois. Le voyage a duré trois jours et trois nuits. Ginette
s’est employée à rationner son petit frère pour épargner ses maigres réserves.
A tour de rôle les « passagers » de ce « compartiment »
défilaient dans un isoloir improvisé autour du tonneau qui servait de tinette.
Au fil des heures, l’atmosphère devenait « électrique », mais il
n’y eut pas de bagarre. La tinette a fini par déborder sur la paille et
l’odeur déjà insoutenable est devenue puanteur. Le petit frère a fini par
se trouver mal ; c’est la raison pour laquelle à l’arrivée elle se
trouvait avec lui près de la porte où il y avait sans doute un filet d’air
extérieur.
Après trois jours et trois nuits, le wagon s’est ouvert : nuit
percée par la violente lumière des projecteurs, hurlements, chiens, foule,
ordres en allemand, éjection du wagon plus que descente, gens à rayures…
Certains des « voyageurs » avaient réussi à emporter une petite
valise. On leur dit de tout laisser sur place. A ceux qui étaient fatigués du
voyage on a proposé de monter dans des camions. Ginette a fortement incité son
père et son petit frère à le faire. Cela restera son « grand remord ».
Il a été constitué deux groupes : à droite les femmes et les enfants.
A gauche les hommes. Les hommes en tenue rayée glissaient aux femmes accompagnées
d’enfants la consigne de les confier à des personnes âgées. Elles les
retrouveraient au camp. Une jeune femme a donné son bébé à sa mère. Une
autre n’a pas voulu s’en séparer et a suivi son destin. La colonne s’est
mise marche vers la sortie en passant devant les SS qui ne laissaient passer que
les 15/45 ans. Une ultime proposition a été faite de monter dans les camions
vers lesquels étaient dirigés les jeunes, vieux et infirmes. La sélection était
terminée. Par la suite Ginette et ses compagnes apprirent que ce n’était pas
de la gentillesse, mais que ne pénétraient dans le camp que celles qui étaient
capables de travailler. Pour les autres, la chambre à gaz. Sur 1500 membres du
convoi, seulement 800 sont entrés à pied dans le camp en deux colonnes, hommes
et femmes, par rangs de cinq.
La marche jusqu’au camp a été assez longue. Les marcheuses n’étaient
pas mécontentes de se dégourdir les jambes et de respirer. On a papoté dans
les rangs. A l’entrée de Birkenau, l’ambiance a changé : il faisait
encore presque nuit et il régnait une odeur…
Les femmes ont été bousculées vers une grande salle où elles ont dû
se déshabiller sous le regard des SS. Elles ont ensuite défilé par ordre
alphabétique, décliné leur identité, reçu un numéro immédiatement tatoué
sur leur avant-bras gauche. Ginette se souvient d’une opération prestement
effectuée et se reconnaît la chance d’avoir un « beau tatouage ».
Numéro 78599. Dans l’attente des opérations de tatouage, ces femmes
s’inquiétaient de leurs parents - « C’est eux », se sont-elles
entendu répondre, tandis qu’on leur désignait la fumée qui s’échappait
d’une haute cheminée. Pour Ginette ce fut le début du remords d’avoir
incité son père et son petit frère à choisir le transport en camion. Mais
dans le fond, n’ont-ils pas moins souffert, si tant est qu’ils eussent pu échapper
à la sélection ?
De là elles ont été précipitées dans une autre salle où la plupart
ont eu le corps rasé complètement à l’exception des cheveux. Beaucoup en
riaient, tellement elles se trouvaient ridicules. Ginette a fait partie de
celles qui n’ont pas été rasées. Il s’en est suivi une douche à forte
odeur de chlore d’une minute environ, sans rinçage ; de là elles sont
passées toutes mouillées dans une salle où les vitres avaient été fort
opportunément cassées pour laisser entrer un air bien froid. Ginette venait
d’apprendre le régime de la toilette du camp : pas de serviette pour
s’essuyer. Séchage à l’air.
Vint ensuite la distribution de vêtements, de haillons plutôt : il
n’y avait pas d’habit rayé pour les Juives à l’arrivée. Ni sous-vêtement,
ni culotte, chaussures dépareillées, une croix peinte dans le dos. Les filles
ont pris le parti de rire, au début, de ce « déguisement ».
Vint une autre salle encore : dans cette salle chacune allait déclarer
ses diplômes et compétences. -« Y a-t-il des médecins, des pharmaciens ? »
était-il demandé à la cantonade. Celles qui avaient des aptitudes au chant
ont été invitées à en faire la preuve par une petite démonstration. Une
petite fille qui était rat de l’opéra a exécuté devant son nouveau public
la mort du cygne. Cette petite fille a rempli par la suite le rôle d’« ofrézine »,
c’est-à-dire de facteur dans le camp.
Puis elles se sont retrouvées en rang par cinq devant un block. Il y
avait une gamelle à chaque début de rang. Il a été servi une demi gamelle de
soupe épaisse, grisâtre, à l’odeur écoeurante, pour cinq, sans cuillère.
La gamelle du rang de Ginette était largement ébréchée. Le fer tout rouillé
des ébréchures n’était pas appétissant. Le réflexe général fut de
laisser cette soupe aux fantômes survenus derrière elles en tendant leurs
gamelles.
Entrée au block. Le block est un hall sombre. Elles ont été accueillies
par
la Blockova
qui les a réparties devant des niches superposées en trois niveaux. Six
personnes allaient coucher dans chaque niche, collées les unes aux autres, au
besoin tête-bêche, avec pour toute literie une paillasse au contact du sol, un
simple plancher de bois pour les deux étages et une seule couverture rêche et
noire pour six. Il n’y avait pas de draps et régnait une odeur très désagréable.
Trois heures du matin, c’est l’heure du réveil. Habillage rapide,
comptage et recomptage, puis découverte des toilettes pour la première fois
depuis l’arrivée au camp.
Les toilettes étaient regroupées sur deux ou trois rangs dans un block réservé
à cet effet. Elles étaient constituées de bancs de pierre ou de béton armé
percés de trous disposés en quinconce chez les hommes. Chez les femmes c’était
du bois. La salle était pleine, pleine de fesses, de fesses squelettiques pour
les plus anciennes, couvertes de boutons pour celles frappées d’avitaminose.
Ces fesses se disputaient la place sur des socles salis par la dysenterie,
n’avaient que des doigts pour s’essuyer (il n’y avait pas de papier
toilette !) et pas de culotte à remonter. A une extrémité du block, la
responsable des lieux, dans l’odeur ambiante, tenait son petit ménage,
faisait sa cuisine sur un réchaud et recevait les menus présents de ses protégées.
Retour au block, premier jour de la quarantaine : on ne travaille
pas. On fait connaissance. Avec Simone Veil par exemple.
La Kapo
demanda des volontaires. C’est elle qui allait commander au travail. On
allait assister à la première distribution de coups de schlague. Elle prit une
vingtaine de personnes. Ginette était du compte. Ce travail consistait à
transporter des pierres, à deux, sur un grand brancard en bois et sur quelque
distance, sans objet, pour l’entraînement en quelque sorte. Ginette faisait
équipe avec une camarade marseillaise d’une trentaine d’années. Une SS les
vit chanter et rire en travaillant et les sermonna vigoureusement.
La Marseillaise
, qui n’avait pas encore mis sa langue dans sa poche, lui répondit en criant
encore plus fort qu’elle. La malheureuse apprit à ses dépens les nouvelles règles :
elle fut immédiatement rouée de coups de bâton et de pieds, debout puis à
terre, jusqu’au sang. Toutes deux ont dû reprendre ensuite le « travail »,
à la charge maximale jusqu’à la fin de la journée. Ginette n’a osé rien
dire et a tout de suite pris la résolution de tout faire pour prendre le moins
de coups possible. Pour cette première expérience elle n’était pas
volontaire, mais par la suite elle le fut, tellement elle avait peur d’être
battue.
En peu de jours Ginette avait fait l’expérience complète
de l’entreprise de déshumanisation : la terreur, les pudeurs violées,
la réduction de l’individu à un numéro, les rires étouffés, le corps nié
et brisé, les brimades quotidiennes, la faim ; les victimes, avoue-t-elle,
en étaient réduites à ne penser qu’à elles-mêmes et à survivre. Elle-même
reconnaît avoir eu l’avantage d’être « seule » et d’avoir
donc pu consacrer toute son énergie à sa sauvegarde.
A la fin de la quarantaine, Ginette et ses camarades sont passées du
Lager A au Lager B, c’est-à-dire le camp de travail, aux champs ou en usine.
Le travail se faisait en commandos sous l’autorité d’une kapo. Comme chaque
blockova avait ses sous-traitants, la kapo avait les siens pour surveiller les
commandos. Les SS ne s’investissaient pas dans ces tâches. Peu de françaises
acceptaient de remplir cette fonction. Il y avait diverses sortes de commandos,
comme les commandos de pommes de terre, ou de rutabaga…Ginette est tombée
dans le hausskommando, le commando de terrassement. Entre autres leur a été
dévolue une partie du chantier de la mise en place des rails qui ont
permis aux trains de déportés de rentrer directement dans le camp jusqu’au
pied des chambres à gaz.
La journée de travail se déroulait de la façon suivante :
Réveil à 3 heures du matin ; appel devant le block en rangs par
cinq, bien « habillées », chaussures impeccables. Toilettes, dans
la précipitation. Appel de volontaires pour aller chercher les seaux de café
à la cuisine (il fallait être quatre, deux devant et deux derrière). Le café
était une espèce de tisane ou de soupe.
Puis formation des commandos et sortie du camp. Selon qu’elles
recevaient, une pioche, un maillet ou une pelle elles apprenaient quel type de tâche
elles allaient exécuter toute la journée : piquer le sol, casser des
pierres ou les charger sur des wagonnets. L’une d’entre elles était chargée
de pousser le wagonnet. Il fallait le charger correctement et le pousser sans le
renverser. La remise sur les rails était une épreuve et le renversement d’un
wagonnet passait pour du sabotage. A d’autres moments le travail a consisté
à creuser des fosses profondes pour les cadavres que l’on ne parvenait pas à
brûler assez vite. Travailler au fond de la fosse était une bonne planque.
Avec une bonne surveillance de surface, cela permettait de dormir un peu,
debout, appuyée sur le manche.
Elles n’étaient jamais assises, pas même à midi pendant la pause de
dix minutes qui accompagnait la soupe. Et la kapo récupérait les rares
morceaux de viande pour elle-même.
Le travail reprenait, jusqu’à 18 heures. Il fallait ensuite trouver
l’énergie et le temps de réunir les outils et de les astiquer avant de
revenir au camp en se traînant jusqu’en vue de l’entrée. A partir de là
il fallait se tenir droites, chaussures impeccables en passant devant les SS et
l’orchestre qui jouait une marche qui se voulait entraînante.
L’appel du soir était le plus terrible. Chaque blockova comptait et
recomptait, tout le monde en faisait autant à tous les niveaux et cela durait
au minimum trois heures. Qu’il fasse chaud ou froid, toutes, même celles qui
n’en avaient plus la force, devaient se tenir debout immobiles ou se faire
tenir par d’autres.
La « ration », c’était le soir : 20 cm3 de pain noir,
une tranche de margarine de la taille d’un chewing-gum une fois par semaine,
une cuillère de marmelade et quelquefois une tranche de « saucisson ».
C’était un véritable régime amaigrissant. Les détenues ne se voyaient pas
maigrir. Elles ne se sont jamais vues dans une glace. Mais elles voyaient leurs
semblables devenir rapidement squelettiques. Les plus touchées entraient dans
la catégorie des « musulmans ». Elles risquaient la sélection et,
dans ce cas, n’avaient aucune illusion à se faire sur leur sort : elles
savaient parfaitement ce qui les attendait
Le dimanche après-midi il n’y avait pas de travail. Contrôle des poux
et contrôle des paillasses constituaient l’essentiel de l’activité
dominicale.
Pour les malades il y avait le Revier, l’hôpital. C’était aussi
l’antichambre de la mort : quand il fallait y faire de la place on procédait
à une sélection. Il y avait pour les plus chanceux un block de convalescence où
l’on servait des pommes de terre cuites à l’eau. Ces petites pommes de
terre étaient la source d’un
commerce dans le camp, contre du saucisson, de la margarine ou de la confiture.
Un jour on a trouvé des boutons à Ginette. Les vêtements étaient désinfectés
de temps en temps mais les maladies de peau étaient courantes. L’urine était
reconnue par les déportés comme le remède le plus simple. Dans son cas
c’est la gale qui a été diagnostiquée. Elle s’est retrouvée chez les
galeux, seule française, privée des vêtements « convenables »
qu’elle avait fini par parvenir à se procurer. Elle a tenté de se cacher, en
vain. Un jour d’octobre 1944 qu’elle n’était toujours pas revenue au
travail, toutes celles qui étaient restées à l’intérieur du camp ont été
rassemblées et mises dans un train qui partait pour l’Allemagne à
destination de à Bergen-Belsen.
De
la Gare
de Bergen-Belsen au camp, les déportées ont marché en rangs comme à
l’accoutumée. C’était un camp de tentes. Ginette a raté en arrivant la
distribution de couvertures et celle de la « ration ». Les
conditions sanitaires étaient difficiles : entassement sous les tentes, W.C.
sous la forme d’un simple tronc d’arbre jeté en travers d’un fossé.
C’est à Bergen-Belsen qu’elle a eu un petit accident qui aurait pu avoir de
graves conséquences : n’ayant pu se contenir, elle venait de faire ses
besoins au bord d’un block. Pour éloigner d’elle l’attention d’un
surveillant qui passait, elle s’est précipitée, et est tombée dans un fossé
où traînaient des barbelés aigus. Elle s’en est retirée prestement, comme
naturellement, mais les jambes profondément griffées. Les déportés savaient
toutefois soigner les plaies avec du mouron, cette plante pour les oiseaux.
Bergen-Belsen était un camp très dur. Le 4 février 1945, par exemple,
le rassemblement a duré toute la journée. Mais Ginette y avait la satisfaction
de pouvoir se laver, dehors, au robinet situé près de l’entrée. Elle n’y
manqua pas un jour bien qu’il ait fait particulièrement froid de novembre
1944 à janvier 1945. Entre autres activités elle a participé dans ce camp à
la construction de petites chambrées.
Un jour de février, une de ses amies a réussi à savoir qu’il y aurait
un recrutement de main d’œuvre. Elle fut déclarée apte au travail et partit
dans la région de Leipzig dans le camp d’une usine de métallurgie pour
l’aviation.
Ginette se souvient d’un voyage pénible. Mais la destination,
comparativement aux camps précédents, lui parut un vrai paradis. Elle eut
enfin une vraie robe en tissu rayé, du fil et une aiguille pour faire quelques
retouches. La soupe sentait bon. Elle était servie dans des assiettes
individuelles en fer, accompagnée d’un demi pain par personne. Les équipes,
de jour ou de nuit, étaient logées dans de petites chambres où chacune avait
un lit. Le réveil n’était qu’à six heures pour l’équipe de jour. Il
n’y avait pas d’appel. Les soldats qui les gardaient étaient moins
sauvages. Il y avait des ouvriers dans l’usine, quelques français et même
des ouvriers allemands compatissants.
Son dernier voyage, vers Theresienstadt, a été particulièrement éprouvant.
Il a duré plus de huit jours hachés d’alertes aériennes, sans eau ni
nourriture. Un jour que le convoi s’était immobilisé en pleine campagne, le
wagon s’est ouvert. Les déportés sont sortis et, à proximité de la voie,
se sont mis à brouter une maigre herbe avant de boire l’eau d’une machine
dont on venait de faire la vidange.
Le convoi échoua à Theresienstadt, un petit camp composé de petits
immeubles. Les Soviétiques étaient déjà là. C’était un ghetto réservé
dans les années de guerre à des Juifs âgés ; c’était aussi un camp témoin
pour les visites de
la Croix Rouge.
L’accueil fut bon. Elle fit un petit progrès dans le confort : elle eut
des draps, une serviette de table, un peigne. Quand elle tenta de se coiffer
elle fut surprise de voir l’avalanche de poux qu’elle déclenchait de sa
chevelure.
Elle avait le typhus. Dès l’arrivée, on la déshabilla, rasa complètement
et trempa dans un liquide froid. Elle resta un mois dans ce camp. Son univers se
réduisit à la chambre qu’elle occupait. Il y avait une petite table et une
chaise se souvient-elle. Et puis un jour elle fut embarquée dans le « dernier
camion américain ». A l’aéroport elle s’est envolée pour Lyon par
avion sanitaire.
A Lyon, elle a été reconnue par une personne qui lui apprit que sa mère
et ses sœurs (sauf l’aînée bien sûr) avaient pu réintégrer leur
appartement, abandonné par ceux qui l’avaient occupé pendant la période de
Vichy. Elle prit le train pour Paris, débarqua à la gare et entreprit de
gagner son quartier par le bus. Elle était habillée d’une jupe et d’une
petite veste militaire allemande. Quand elle pénétra dans l’entrée, la
concierge, qui était toujours là, la prit pour son petit frère. Elle avait 20
ans et semblait un petit garçon de 12 ans. Elle pesait 29 kilos.
Quand elle eut frappé à la porte et retrouvé sa mère et ses sœurs, sa
mère lui dit son espoir d’avoir bientôt des nouvelles de son père et de son
petit frère. Ginette ne sut rien faire d’autre que lui répondre :
« Non, non, ils ont été gazés et brûlés au four crématoire. »
Elle n’a jamais su comment sa mère reçut cette nouvelle qui paraissait
tellement évidente et naturelle pour qui venait d’où elle venait. Cette
question sans réponse lui pèse encore.
Elle reprit rapidement du poids, et même trop. Elle ne supportait pas les
habitudes de « gaspillage » de ses sœurs. Elle mangeait tous les
restes et se levait la nuit pour extraire des poubelles ce qu’elles y avaient
jeté. Elle n’en était pas moins restée la petite dernière des filles et désormais
de la famille. Ses sœurs l’ont entourée et aidée, ce qui lui a permis de se
reconstruire avant de reprendre une activité professionnelle.
Retour
Retour au menu
Plan
du site