Allocution de Robert Marcault, 19 janvier 2006

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Mesdames, Messieurs, Chers Enfants,

Le siècle qui vient de s’achever fut certainement le pire de tous : marqué par des guerres et des génocides qui se perpétuent encore de nos jours sur tous les continents, initiés trop souvent par des délires institutionnels, cependant le crime sans équivalent dans l’histoire de l’humanité : c’est ici - à Auschwitz - qu’il a eu lieu.

Chers enfants, ici aux côtés d’anciens déportés, vous participez à la lutte pour la vérité et contre l’intolérance, vous accomplissez l’œuvre de liberté et d’humanisme dont notre pays est le berceau. Ce voyage doit vous permettre d’appréhender les conséquences des engagements de ceux qui suivent les démagogues des extrêmes, et vous inciter à l’étude  approfondie des crimes commis contre les Droits de l’Homme. Il doit vous permettre de surmonter les préjugés qui inclinent depuis des millénaires l’individu à considérer, l’autre, l’étranger, comme un ennemi.

Ma pensée va vers tous ceux, Juifs, non Juifs ou Tsiganes, que nous avons connus et qui sont morts ici - à nos côtés – épuisés, par la  maladie, la faim, réduits à la cachexie la plus profonde, à un souffle de vie, agonisant au bord des chemins, en cette terre de détresse : ils n’espéraient plus rien, que notre fidélité en leur mémoire.  

La « solution finale de la question Juive », pratiquée sur une base quasi industrielle laissera dans l’histoire de l’Humanité une tache indélébile et un souvenir d’horreur jamais atteint. La spécificité de l’extermination programmée du peuple Juif est surtout démontrée par l’assassinat systématique de ses enfants, afin qu’il ne reste aucun témoin : ces âmes errantes nous laissent à jamais inconsolés.

Le souvenir de leurs vies, et la leçon de leur mort, doivent être pieusement retenus et perpétués, le passé et le présent étant parties intégrantes d’une pédagogie d’ensemble de l’histoire concentrationnaire, écrite en lettres de sang et de cendres. Elle reste l’un des points essentiels de notre siècle débutant. Elle donne la définition véritable du crime contre l’Humanité : le mal absolu, à titre gratuit contre des êtres innocents, « éliminer l’autre » parce qu’il est « autre ».

Heureusement il y eut des survivants, des photographies, les tas immenses de cheveux de femmes, de dents en or, des montagnes de chaussures, de lunettes, de valises, des vêtements d’enfants, de jouets  etc., qui ont permis de confondre les bourreaux.

Le mépris où furent si longtemps tenus les Juifs a facilité la tâche des organisateurs de la solution finale. Il explique l’indifférence de ceux qui n’y prenaient pas part mais ne s’y opposaient point, ouvrant ainsi de terribles perspectives sur l’infinie capacité de l’homme dit « cultivé » à produire le mal, démontrant la cruauté sans limite des nazis et de leurs complices… qui dépasse tout ce que l’on pouvait jusque-là redouter, affaiblissant la confiance de l’homme envers lui-même, et révélant sa bestialité  profonde.

Vous êtes ici dans le camp d’extermination d’Auschwitz, sachez mes enfants que vos pas foulent la seule sépulture de nombre d’innocentes victimes, leurs cendres blanches et pures que crachaient sans discontinuer dans le ciel noir de l’empire nazi les cheminées des crématoires alentour, sont éparpillées ici au vent de cette terre de détresse. Ici a eu lieu l’inconcevable et ce lieu doit rester la mémoire centrale de tous les génocides, des massacres, des assassinats, des humiliations, des exclusions.

Pour toutes ces raisons, avertis que nous sommes de ce que promettent le totalitarisme et les intégrismes planétaires, la vigilance s’impose à tous, et notamment à vous la  jeunesse : combattons, résistons à tous les niveaux pour l’intangibilité des droits fondamentaux les plus élémentaires de l’Homme qui passent par une leçon d’histoire, mais aussi par une leçon morale et civique enseignant que la seule valeur est le respect absolu de la personne humaine. C’est ainsi que vous, la jeunesse, parviendrez à maintenir et à renforcer la démocratie et votre liberté, vous aiderez ainsi à combattre l’inhumanité qui sévit encore dans de trop larges contrées la planète.

Nous, les revenants moribonds, ne pouvons plus nous accommoder de discours trop vite oubliés, et sommes inquiets, indignés face à la montée déferlante de thèses racistes et xénophobes dont notre pays est actuellement l’objet. Les exactions et les violences sont le prétexte habituel pour déstabiliser les valeurs de notre République, nous rappelant si il en était besoin que la bête immonde est encore bien vivante.

Au carrefour de l’angoisse et de l’espoir, pour que l’espoir devienne réalité, appelons les hommes, les femmes, la jeunesse à agir avec nous - les témoins - pour bâtir un monde de paix, de liberté et de justice…un monde dont rêvaient ceux qui sont morts à nos côtés.  Soyons solidaires, luttons contre le mensonge et l’oubli, contre les négateurs de l’histoire exterminatrice encore toute vive dont rêvent les nostalgiques de cette époque.  

Pour terminer, je lègue le message des survivants de la Shoah à toutes les générations, il est très explicite : nous qui avons parcouru la vallée de la mort... qui avons lutté pour redonner un sens et de nouveaux espoirs à notre peuple et à toutes les nations de la Terre, nous transmettons un message d'humanité, de respect et de dignité.

Et, je rajouterai : que les paroles de paix dépassent l'espérance et le rêve et que se construise enfin une réalité tangible pour tous les hommes de la Terre.

6 millions de Juifs ont été exterminés en Europe.

75 721 Juifs ont été déportés de France, dont 10 840 enfants de moins de 15 ans.

En 1945 : 3 pour 100, seulement, sont revenus de l’enfer.

Merci de m’avoir écouté.