CHACUN SA GUERRE

André Lapeyrère

Engagé volontaire en 1938, prisonnier de guerre à Dunkerque, André Lapeyrère a 24 ans en ce début d'année 1945, après quelques années de commando de travail en Silésie. Son dernier commando se situe à Hermsdorf, au sud de Wroclaw (Breslau), dans une ferme où il a passé deux années. En 2003 il s'est résolu à témoigner de sa guerre et de son expérience au cours du périple qui l'a mené avec ses compagnons, à pied, de Hermsdorf au bagne de Brux, à l'ouest de Terezin, soit près de 400 kilomètres, aux mois de janvier et février. Au cours de cette marche il a côtoyé des colonnes de déportés. Ce souvenir le hante toujours. Avec son autorisation, nous publions ici une partie de son récit encore inédit.

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LA MARCHE DANS LES SUDETES ET LE BAGNE DE BRUX

La débâcle allemande

Enfin la situation s'aggrave tous les jours. Début janvier 1945 la frontière polonaise est franchie par les Russes qui avancent de 150 km en une semaine. Deuxième semaine de janvier, les Soviétiques sont sur la Vistule.

1er janvier, mon copain russe Matwié et Valla l'une des deux Ukrainiennes partent également vers l'inconnu. Donc les Soviétiques sont sur la Vistule. L'armée allemande par colonnes interminables passe et reflue vers l'Oder en ordre mais essentiellement campés sur des chars d'agriculteurs polonais, à croire qu'ils avaient mobilisé tout cet équipement en s'échappant du pays. Les charrettes étaient remplies de soldats, la terre étant enneigée et glacée, avec les roues en bois et ferrées cela faisait un crissement incroyable que nous avions entendu de loin, nous demandant de quoi il pouvait bien s'agir.

Très loin le canon et les bombes tombaient. Nous entendons encore très peu. Un matin en ouvrant la porte de l'étable et avant d'avoir allumé, je bute sur quelque chose qui a l'air de se plaindre. Une fois allumé, qu'est-ce que je vois ? Toute l'étable était remplie de soldats allemands qui avaient dû passer la nuit ou une partie et qui étaient encore endormis. Le coup de pied en rentrant je l’avais donné à celui qui était allongé contre la porte d'entrée. Par contre, si celui-là s'était réveillé, les autres dormaient toujours. Alors que faire ? J'ai attendu les événements et croyez-moi malgré la surprise je n'étais pas du tout mécontent. 

Je m'excuse par politesse, celui-ci se lève et pousse un grand cri de « raouss » et tout le monde se réveille, semblant encore bien fatigué. Enfin, tout le monde se lève car le travail c'était une priorité du régime. Tous ces bons soldats se lavent le bout du nez et les yeux et sortent les uns après les  autres. La patronne sort de chez elle et s'occupe d'eux : ils étaient 35 ou 40 environ et n'avaient plus d'armes, pas même de fusil ; ils seront sûrement reformés en peu de temps car le temps presse.

Les civils allemands s'apprêtent à déménager. Ils nous demandent de les aider à déménager pour conduire les chevaux. Nous refusons tous en bloc, malgré nos bonnes relations avec les femmes allemandes, car d'abord nous dépendions de nos gardiens et ensuite nous préférions attendre l'armée soviétique sur place. Donc le 15 janvier tous les gens du pays partent au matin de bonne heure. Nous faisons l'étable en attendant les événements. Les Ukrainiennes et Polonaises restent également ainsi que le commando de travailleurs russes. Au loin le canon tonnait et l'aviation russe lâchait des bombes sur les armées nazies qui se reformaient. Je restais donc avec Vera et une polonaise Nadia. Daria et son fils étaient partis depuis huit jours.

Les événements se précipitèrent le même jour dans l'après-midi : nos deux sentinelles arrivent chez nous pour nous donner l'ordre de nous mettre en rangs : nous partons dans deux heures. Surprise totale et séparation inattendue avec Vera. Nous avons beaucoup de peine, mais les ordres sont là. Heureusement, consolation peut-être pour elles : tous les villageois, je ne sais pour quelle raison, rentrent au village. Nous n'avons pas le temps de leur adresser la parole, nous sommes déjà en rangs avec deux sentinelles déterminées à déguerpir, sûrement sur ordre de leurs supérieurs. Nous partons en direction de Strzelin (Strelhen). La colonne passe à côté de l'exploitation où je travaillais. Je vois Vera et la polonaise Nadia nous regarder tristement : nous nous faisons un dernier au revoir qui sera un adieu déchirant. Il est bien évident que je veux rejoindre la France et elle sa famille, sa mère, son père et ses deux sœurs, mais hélas peut-être dans quelles conditions !

La grande marche

Nous sommes dans les premiers jours de janvier 1945, l 'armée allemande de défaite en défaite tient le front polonais et fait face à l'Armée rouge sur la Vistule. En ce début de l'année la neige faisant son apparition, les Russes lancent une vaste offensive et établissent une tête de front à l'ouest de la Vistule ; l'armée nazie recule sur plusieurs points et en une dizaine de jours les soviets s'enfoncent profondément en plusieurs directions.

 Vers le 15 ou le 17 janvier tous les camps de travail situés en dessous de Wroclaw (Breslau) et bien plus à l'est sont regroupés par les gardiens et l'armée, et c'est le grand départ forcé en direction du sud et vers les monts Sudètes.

 Nous sommes à Hermsdorf ; donc nous partons avec tout notre paquetage que nous transportons comme nous le pouvons, sur des petits traîneaux de préférence, sur lesquels nous avons fait à la hâte un plateau en planches avec des petites ridelles. Il y en avait énormément dans ces régions de neige : ils servaient aux ménagères pour aller faire leurs courses et porter leurs marchandises qu'elles traînaient facilement de la sorte. Nous sommes un groupe de quatre copains et un groupe de cinq par traîneau et pour notre barda à faire suivre : les vêtements, des colis que les Américains nous envoyaient tous les deux mois depuis février 1944. Il est évident que, nous rappelant l'épopée de Belgique en 1940, nous avions gardé des réserves.

Nous sommes partis en fin de journée. Nous passons donc la première nuit à  Strzelin, à quelques kilomètres seulement de notre point de départ. Le lendemain matin, nous sommes incorporés dans une colonne de prisonniers russes et français  qui viennent de l’autre rive de l’Oder. Nous passons ensuite à Karczyn, Moscisko, Swidnica, et non loin de Walbrzych (Waldenburg). Au fur et à mesure que nous avançons, la colonne s'allonge puisque nous prenons d'autres prisonniers qui sont dans les environs sur notre passage. Il neige surtout la nuit, nous couchons dans des étables, des granges, quelquefois dehors etc.

Nous nous attendions certes à de nouvelles aventures en cette époque de l'année car le froid et la neige étaient le lot permanent des hivers rudes de ces régions. De plus, nous n'étions pas bien équipés, en chaussures par exemple. Les bas de rechange étaient parvenus durant notre captivité, il en était de même pour les gants. Il nous en était parvenu certes de la part de nos familles, mais en cinq ans nous en avions usé une bonne partie. De plus, dans la France occupée par les nazis il y avait aussi des restrictions très importantes et puis les colis étaient contingentés.

Heureusement la Croix-Rouge nous avait également fourni des vêtements durant notre captivité. A partir de mi-1944, nous recevions de la part des Américains un colis tous les mois. Là il n'y avait pas d'habits, mais des conserves, des cigarettes et des chocolats. Cela nous permettait de faire des échanges avec les civils allemands. Ils étaient très  friands de cette marchandise occidentale car ils en étaient dépourvus depuis pas mal d'années puisqu'ils vivaient en autarcie. Les cigarettes, le chocolat et enfin les boites de conserve, toutes ces choses-là étaient très appréciées à un moment où nous pouvions nous en passer.

En ce qui me concerne, je pouvais me passer des cigarettes, du chocolat. Ainsi nous avions quelques surplus de nourriture. De toute façon ayant tellement connu les affres de la faim pendant les neuf ou dix premiers mois de captivité, une grande partie d'entre nous avions fait quelques petites réserves pour la fin, ne sachant pas comment ça se terminerait. Nous devons donc nous adapter à notre situation du moment ; cependant, comme nous sommes partis au son du canon, nous pensons que les troupes de l'Armée rouge nous rattraperont en peu de temps et nous libéreront. C'était hélas un faux espoir. Arrêtés en vue de l'Oder par la défense allemande, les Russes préféreront raccourcir la longueur du front pour se diriger plutôt vers le nord ayant sûrement Berlin en point de mire.

Nous sommes à Swidnika, près de  Walbrzych, beaucoup de civils allemands et polonais suivent depuis notre départ la même direction que nous sur le côté droit de la route quand ils y ont assez de place, sinon ils suivent sur le bord des champs car il y a toujours plus de prisonniers de guerre français et russes encadrés et en colonne. Les réfugiés, sans doute partis depuis le front, n'ont pas emporté beaucoup de matériel, donc partis en hâte. Il n'est pas rare de voir des femmes poussant ou tirant des landaus dans la neige avec des bébés certes apparemment bien couverts.

A partir de Swidnika la route est très large. Les civils nous abandonnent et partent dans la direction du nord-ouest, sans doute vers Görlitz ou Dresde. Ils ont en point de mire les armées occidentales mais qui sont encore très loin. La peur et le passé semblent les rattraper. Les Polonais occupés pendant six ans par les Allemands - et certains, après partage avec Staline, presque un an sous cette dictature puis 4 ans sous les nazis - essaient de se rapprocher des démocraties comme déjà avant le conflit. Pour les Allemands, le sentiment était encore plus fort et différent tant la propagande anti-soviétique du régime nazi avait été effrénée. Ils étaient littéralement effrayés de l'avance de l’Armée rouge.

Ils étaient au courant, plus ou moins certes, des représailles de l'armée allemande et surtout des « sections spéciales » qui avaient pratiqué la traque et l'extermination des communistes, facilement débusqués tout au moins dès le début des hostilités (1941), les nombreux miliciens de ce pays les ayant dénoncés. Par la suite il est évident qu'ils avaient pu se mettre à l'abri plus facilement dans les grandes forêts et vastes espaces que l'armée nazie ne pouvait complètement contrôler. Ils s’étaient, à partir de ce moment-là, éparpillés, organisés et armés dans de vastes réseaux de résistance et étaient devenus ainsi au fil du temps de redoutables adversaires de l'armée d'Hitler sur le recul. Donc les Allemands et surtout les Allemandes, s'attendaient à des représailles et fuyaient vers l'ouest.

Les colonnes de prisonniers français et russes arrivées de toutes directions, du nord ou de l'est auxquelles nous nous étions incorporés à Strzelin  sont également là. Chez les Russes deux catégories : ceux qui arrivent directement des camps de travail et dont la forme physique est acceptable, surtout au début, et les rescapés des camps de concentration. Quelques-uns, ceux qui étaient les derniers arrivés sans doute et donc les plus en forme, venant d'Auschwitz et ayant parcouru déjà pas loin de 200 kilomètres . Enfin d'autres, très nombreux apparemment, un peu moins fatigués, viennent sans doute d'un camp moins éloigné, peut-être Gros-Rosen (Rogoznica) situé à une vingtaine de kilomètres de l'endroit où ils nous rejoignent sur cette route.

C’est au voisinage de Walbrzych, peut-être une dizaine de kilomètres plus loin, que nous faisons les premières rencontres avec ces colonnes de concentrationnaires qui semblent arriver par des chemins transversaux, le plus souvent du sud, sans doute des commandos de travail. Nous les dépassons car la plupart sont à la limite de l’épuisement.

Au carrefour de Bolkow une partie des Français et des Russes plongent droit sur les Sudètes, sans doute vers Trutnov (Trautenau). D’après deux STO, il y avait là une usine de production d’essence synthétique. Nous, nous poursuivons notre marche vers l’ouest. La route est à nouveau plus large. Nous sommes plus espacés. La neige est tassée, donc nous marchons plus facilement et traînons nos paquetages plus à l'aise.

Nous continuons par Kaczorow, Maciejowa, Jelenia Gora. Nous rencontrons des petits groupes de déportés en plus grand nombre, de même qu’après Jelenia Gora,. Ils sont plus nombreux encore vers Piechowice, débouchant toujours de chemins de traverse. Nous en dépassons un certain nombre. Ils semblent très fatigués. Nous en dépassons d’autres encore entre Poreba et Tanvald. Sur ce tronçon, il n’y a pas beaucoup de routes transversales. Ils sont devant nous et nous les dépassons. Bien entendu tous ces groupes sont bien moins nombreux que nous. Le parcours est montagneux, les fermes rares et les granges de dimensions modestes. Nous avons des problèmes de logement et dormons souvent à la belle étoile. Heureusement ce tronçon a dû être couvert en deux étapes.

Durant la majeure partie de cette marche, nous avons à droite les prisonniers russes. Au milieu, les Français, nous sommes encadrés par des sentinelles de la Wehrmacht. A gauche, la colonne des « zébrés ». Nous les appelions ainsi à cause de leur tenue vestimentaire. Là nous sommes confrontés à des visions qui pour beaucoup nous marqueront pour la vie. Les malheureux « zébrés » étaient encadrés par des SS très excités et fanatisés. C'est inimaginable : le teint jaune mat et squelettiques : morts-vivants pour une partie d'entre eux, la tête basse, certains marchent en titubant. Quelquefois il en tombe un ou deux à genoux. Ils ne se relèveront pas. L'un de ces gardiens du diable leur assène un coup de pistolet dans la tête ; s'il y en a deux, les deux y passent. Ils sont ensuite poussés à coups de pieds bottés dans la broussaille ou le fossé de la route, laissés à la conservation par la neige et le froid de ces rudes régions. Parfois, en traversant un village il en tombe un. Il est traîné dans un chemin allant dans les champs et l'on entend le coup de grâce. Il nous arrive d'en voir, assez souvent, étendus sur le sol à même le fossé : ils ont reçu le coup de grâce un moment avant notre passage, ayant été mortellement atteints mais pas tués sur le coup. Nous les voyons geindre allongés par terre, mordant la neige, les doigts crispés accrochant la terre dans ces derniers instants.

L'histoire parle de ceux qui sont morts dans les chambres à gaz : ignoble bien sûr ! Mais jamais on ne parle de ceux qui j'ai vus de mes propres yeux avec mes neuf camarades de captivité et d'autres. Car c’est effroyable. C'est que, comparativement aux autres, ils ne sont que quelques-uns mais, tout de même, ayons une forte pensée pour eux.

En fait, tout le nord des Sudètes polonaises devait fourmiller de firmes industrielles, fabriques d’essence synthétique, mines… Partout, dans ces centres, des déportés de Gros-Rosen et peut-être d’ailleurs travaillaient aux côtés de prisonniers français et russes. Un de ces centres était Walbrzych, non encore menacé et sans doute non encore évacué. Des colonnes devaient venir de plus à l’est, de Bielawa (Langenbielau), du sud-est  de Strezelin ou de la vaste région industrielle et minière de Katowice. Toutes ces régions étaient soumises et mises à sac au temps du Gouvernement général de Pologne, tout comme le sud des Sudètes, annexé au Reich ou sous le Protectorat de Tchécoslovaquie nazi.

Dans ces conditions, de quoi pouvions-nous donc nous plaindre ? Du froid, de la faim, de dormir sans couverture, pêle-mêle avec les Russes dans les grandes granges agricoles où nous arrivions la nuit sans lumière, à nous marcher dessus par centaines pour trouver une place pour nous allonger ? Non. Nous plaindre, nous n'y pensions pas, voyant ce qui se passait par ailleurs près de nous. Pourtant, hélas ! notre sort n'est guère enviable du moins pour l'instant. Par contre, attention à ne pas tomber malade : rien ne suit, pas de docteurs, pas de pharmacie, le froid et la neige et la sale ratatouille des cuisines militaires qui suivent tant bien que mal. Quelquefois au petit jour, lorsque nous faisons le tour du propriétaire là où nous avons couché, quelques Français et Russes dorment pour toujours. C'est, hélas ! regrettable et ça jette un froid.

Il nous faudra donc rester dans ce triangle de la mort surnommé comme tel paraît-il : c'est à dire le triangle Wroclaw (Breslau) - Dresde - Prague. Nous serons donc condamnés à patauger cinq mois dans ces montagnes par vents et tempêtes et neige jusqu'au 8 mai.

Comme je l’ai indiqué, nous avons eu de gros problèmes de logement entre Poreba et Tanvald. Là il n’y avait pas ou peu d’agriculture, de petits bâtiments etc. Les monts Sudètes sont toute une série de monts arrondis pas très hauts et travaillés par des agriculteurs faisant surtout de l'élevage. Jusqu'à Poreba, nous avions à nouveau marché sur des routes étroites où la neige n'était pas tassée, donc il ne faisait pas bon marcher. A partir de Poreba la route est plus large ; donc nous marchons des fois en colonne par deux et même deux à trois colonnes côte à côte ; toujours les mêmes compagnons. La neige y est plus tassée et nous prenons un peu moins de peine pour avancer et faire avancer nos paquetages. Dans une colonne nous voyons des prisonniers russes, 20 à 25, qui font tirer les bagages et quelque nourriture par un bœuf dans une charrette. Ceux-là doivent venir d'une grande ferme que l'on appelle en Silésie Dominion (domaine) où travaillent des fois 500 à 600 ouvriers et  prisonniers, et même beaucoup plus, comme au domaine de Kanguitz, voisin de Hermsdorf. Toujours est-il que ceux-là sont encore en bonne forme ; ils ont de quoi se nourrir tranquillement pendant quelques jours s'ils ont la chance de ne pas se faire voler par d'autres ayant trop faim.

Notre petite réserve du départ est encore intacte, il nous en reste encore, elle ne nous sert pas pour les échanges que nous avions prévus, du moins comme nous l'avions cru. En effet, il nous était difficile d'avoir des contacts avec des civils car vu le nombre de captifs qui arrivaient dans les villages, souvent à la nuit, il fallait trouver une grange ou une étable pour passer la nuit.

Là, sans lumière, dans ces granges bondées de prisonniers russes ou autres, nous nous passons par dessus pour trouver à tâtons un trou pour nous allonger. Le lendemain, à la pointe du jour, tout le monde se lève tour à tour et nous sommes obligés tout hébétés d'attendre la sortie de tout le monde. Lorsque tout le monde est sorti, quelques-uns rentrent pour aller voir les dégâts, les Russes ou autres font de même. Il faut donc sortir les décédés de la nuit, beaucoup de Russes, de ceux qui étaient surtout partis des camps directement, donc les plus faibles, quelquefois quelques Français. Tous ces cadavres étaient chargés dans des charrettes d'agriculteurs et transportés dans l'immédiat en dehors du village ; la suite je ne la connais pas car il fallait repartir. Pour ce qui était des concentrationnaires c'était la même chose, cependant nous ne dormions pas souvent dans les mêmes bâtiments, leurs gardiens SS ou unités spéciales essayant toujours si possible de les mettre à part.

Aussitôt ces opérations terminées, nous nous remettons en colonne par deux ou trois, nous passons devant les cuisines de l'armée, qui suivent, en tendant notre gamelle à la main qu'on nous remplissait de bouillabaisse, bien connue depuis fort longtemps ; il y avait même une grande ration mais c'était souvent pour 24 heures. De l'autre côté de la route, les Russes font de même. Toutefois ça se passait sous l'œil attentif de deux gardiens avec matraque car il y avait souvent des bagarres : certains sans doute sous la pression de la faim ne pouvaient pas se maîtriser.

Les colonnes se remettent en marche d'abord doucement pour pouvoir manger cette soupe. Après ça nous reprenons le rythme normal jusqu'à l'arrêt de fin de journée. Un ou deux arrêts, de préférence à proximité de points d'eau : ruisseau ou autres réserves à condition qu'elles ne soient pas trop gelées. Tout ça pour essayer de boire un peu car nous n'avions que le bouillon de la gamelle de patates. Heureusement qu'avec la température ambiante la soif ne nous faisait pas souffrir. En dernier recours, nous avions la neige à boire.

Ce tronçon assez long toutefois nous amène de Poreba à Cvikov par Harrachov, Desna, Tanvald,  Jablonec, Liberec, Chrastava, Rynoltice, Jablonné. Pendant ce temps, en France libérée, on danse de joie et c’est normal et compréhensible. Mais le monde est petit et on ne pense pas au malheur des autres. Autant pour moi, ces réflexions je les fais et les pense maintenant, en 2003, en écrivant tout ceci. Il est évident que ces pensées étaient loin de nous à l’époque décrite.

A Tanvald une autre partie de Français et de Russes nous abandonnent pour le sud, sans doute Turnov (Turnau). Les déportés qui suivent sont moins nombreux. Donc jusqu’à Cvikov nos groupes se sont très éclaircis. Après Cvikov nous ne sommes plus que 300 à 350 à prendre la route du nord.

A Cvikov, en effet, je ne sais pour quelle raison, une partie de la colonne française dont nous-mêmes reprenons vers le nord, droit sur Jedlovou. Les autres colonnes des Russes et déportés continuent tout droit. Nous sommes moins nombreux, donc plus faciles à loger en bout des étapes. Davantage de contacts avec les civils, beaucoup Tchèques. Nous nous retrouvons seuls avec la colonne de départ et les mêmes gardiens. Nous sommes bien fatigués et les gardiens également, donc les étapes sont pendant quelques jours un peu plus courtes, d'une demi-journée, et nous couchons dans des étables dans de petits villages. A partir de Cvikov également le ravitaillement ne suit plus. Les réserves presque intactes vont servir.

A Jedlovou, nous nous arrêtons après une étape courte en début d’après midi. Une partie de la colonne part vers le nord. Nous ne sommes plus que 130 à 150.  C’est à cet endroit que nous voyons passer une colonne de déportées juives ou autres : elles sont plusieurs centaines, débouchent d’un chemin assez étroit semblant venir de Varnsdorf, prennent la direction du nord comme la colonne qui nous a quittés peut-être une heure avant et semblent se diriger vers Neugersdorf. Quelle catastrophe voyons-nous ! Ces pauvres êtres sont encadrées par des SS de sexe féminin armées jusqu'aux dents et très excitées qui font avancer ces misérables jeunes femmes juives venant d'un camp de déportation, dont une bonne partie marchent pieds nus dans la neige. Une honte que je ne peux que jurer sur la tête de ma famille.

C’est sans doute dans ce village qu’avec mes neuf camarades du départ, nous faisons la connaissance d'une famille tchèque. Ils nous reçoivent à bras ouverts, nous font manger un bon repas malgré le rationnement. Nous parlions un bon trois quarts d'allemand et eux aussi, parfaitement : donc facile de s'entendre. D'ailleurs dans toute la région sudète, il en était ainsi. Après notre repas en commun la confiance s'installe, ils nous font passer dans une pièce voisine, pour voir un meuble disent-ils. C'est la vérité : devant nous il font glisser une armoire et ils nous en font voir le dos : de grandes photos de leur ancienne démocratie en la personne de leur ancien président Benes et de Mazarik dont ils attendent depuis longtemps le retour. Malheureusement les événements par la suite leur enlèveront cette joie, que tous les Tchèques attendaient pourtant  depuis  près de 7 ans.  J'ai  toujours gardé une photo de cette famille sympathique. Bien entendu avant d'aller nous coucher avec les autres, nous leur donnons une partie de notre trésor. Deux paquets de cigarettes pour le père et le fils, des plaques de chocolat pour les enfants et quel bonheur pour eux !

Nous retombons sur une nouvelle petite route étroite et passons donc ainsi par Krasna Lipa, Brtniky, Mikulasovice, Sebnitz pour arriver à Bad-Schandau. Dans cette portion de parcours nous arrivons toujours avant la nuit et nous nous faisons des connaissances. Je parle toujours de notre groupe de neuf copains, les autres se débrouillent sans doute aussi à leur manière. Dans tous les cas, ça nous rapporte soit un repas du soir, soit des grands bols de lait chaud et sucré etc. Le tout que nous payons par cigarettes ou chocolats sans que ces amis, toujours très gentils, ne nous demandent quoi que ce soit. Enfin, lorsque nous arrivons à Bad-Schandau, inutile de vous dire que nous avons repris des forces, mais les réserves sont épuisées, les quelques boites de conserve étant également parties de la même façon.

De toute manière c'était une façon de ne pas risquer de nous les faire voler. En effet, toutes les nuits, nous avions toutes le peines du monde pour les surveiller ainsi que nos paquetages et habits ; il fallait que sur nous neuf il y en ait toujours un qui restait sur le qui vive et près de notre traîneau. Ceci n'était pas toujours évident vu la température ambiante : il fallait  trouver un recoin caché quelque part, donc plus mal exposé au froid et au vent.

Nous arrivons donc à Bad-Schandau le 12 février au soir. Le 13 au matin, changement de direction, nous passons le pont sur l'Elbe et nous remontons sur une très bonne route, droit sur le nord en direction de Dresde. Le soir du 13, nous nous arrêtons dans une grande fenière et grange des environs de Pirna, quelques kilomètres plus au nord dans un grand hameau. Nous avons compris : nos gardiens cherchent toujours à aller vers les armées occidentales, veulent rejoindre le stalag IV G à l'ouest de Dresde. Il fait nuit, nous nous endormons rapidement car nous avons fait une longue étape.

Tout d'un coup la terre tremble, les bombes, pourtant environ à 15 km , tombent sur Dresde, nous sortons tous et que voyons-nous ? Quel spectacle ! Certainement le plus grand bombardement de la guerre. Des vagues de bombardiers anglais et américains lâchent impitoyablement des tonnes de bombes sur la ville. Certains repassent, à vide sans doute, au-dessus de nous, d'autres vagues arrivent et ainsi de suite. A partir d'une heure environ de la nuit, tout s'embrase au fur et à mesure. C'est le tour des bombes incendiaires qui sont larguées par tonnes : un incendie gigantesque, nous sommes sur la plaine de l’Elbe. Des flammes d'une longueur et largeur extraordinaires ! Malgré la distance nous sommes éclairés et aveuglés si nous fixons trop longtemps ce spectacle. Nous ressentons même une certaine chaleur. Il n'y a pas de tir de défense antiaérienne, pas d'avions ennemis non plus, ils ont fort à faire sur tous les fronts.

Au matin, nos sentinelles sont sonnés. Reçoivent-ils des ordres ou non ?  Nous n'en savons rien. Ont-ils été effrayés ? Toujours est-il qu'ils nous font reprendre le chemin du sud-est pour revenir à Bad-Schandau dans les Sudètes. A la sortie de Pirna nous rencontrons un side-car militaire et deux soldats, sans doute en éclaireurs. Ils nous font dévier par un petit chemin de campagne peut-être à cause d’un convoi militaire. Cela nous amène à Langen Hennersdorf, village en longueur, grandes étables etc. Nous avons épuisé nos réserves à Pirna pour un très petit repas.

Le 15 au matin nous nous mettons en rangs. Une colonne d’un petit groupe de déportées, 200 environ, passe devant nous partant vers l’ouest dans les mêmes conditions que les premières déjà rencontrées. La température est un peu plus clémente mais il y a encore un peu de neige. Nous avons couché à l’ouest du village et repartons vers l’est. Bâtiments importants. Peut-être ces concentrationnaires avaient-elles couché également à cet endroit durant la nuit et prenaient-elles la direction des camps de Dora ou de Buchenwald.

Nous repartons sur Bad-Schandau et remontons l’Elbe. Maintenant ce sera de nouveau la très grande route. Nous sommes crevés. La longueur de l'étape de l’avant-veille, le manque de sommeil et le retour au point de départ : nous sommes complètement épuisés. Nous serons un peu ravitaillés d’une petite louche de pommes de terre du côté de Hrensko.

Nous remontons l'Elbe, sur la rive gauche, jusqu'à Decin  par Schmilka et Hrensko. Nous passons dans une gorge très étroite entre deux chaînes de rochers pas très hauts, mais impressionnants. La largeur de la vallée consiste en une route assez large où la neige est très tassée, donc facile à marcher par rapport à ce que nous avions trouvé une grande partie du parcours. Donc, la vallée se résume à cette route, au fleuve Elbe et de l'autre côté à une ligne de chemin de fer. Nous frôlons les rochers, les étapes redeviennent longues, notre colonne s'est sensiblement rallongée. Donc nous reperdons le bénéfice des étapes courtes déjà décrites. La nourriture ne s'est pas améliorée, au contraire, nous sommes obligés de nouveau de nous mettre à la diète.

A Decin, nous passons sur l'autre côté de la rive. A partir de là nous retrouvons d'autres colonnes de Russes et surtout de déportés. C'était sans doute l'arrière-garde qui à Cvikov avait suivi une autre route que d'ailleurs nos gardiens ne nous avaient pas fait suivre et je ne comprends pas pourquoi.

Avaient-ils reçu des ordres de leurs supérieurs de remonter vers le nord et ensuite le contre-ordre de redescendre au sud à partir de Bad Schandau ? Je suppose que parallèlement aux civils qui avaient pris dès le départ la direction des armées occidentales, malgré les ordres reçus, ils avaient remonté de leur propre décision vers le nord à partir de Cvikov pour chercher à rejoindre l’ouest de Dresde et atteindre les armées alliées encore sur la frontière française alors que les Russes avaient plus rapidement progressé. Sonnés par le bombardement décrit, ils nous auraient fait faire demi-tour pour rejoindre le point qui leur était initialement imparti.

A partir de Decin, la vallée est un peu plus large et les rochers commencent à s'estomper assez rapidement. Il ne neige plus et même sur la route la neige disparaît petit à petit, le temps se remet au beau. Ainsi nous continuons par Povrly,  Usti-Nad-Labem, Chabarovice. Nous contournons Teplice par le nord en passant par Kostani, Dubi, Hrob, Osek et nous rentrons dans le triangle Osek - Lom - Litvinov - Zaluzi à l'ouest de Teplice.

Là, une surprise nous attend. La route devient tout d'un coup très large, de grandes grilles à gauche et à droite. Nous rentrons dans un camp immense. Bientôt, nous apercevons deux grandes portes en grillage. Les prisonniers français rentrent au camp de droite, les déportés juifs ou politiques rentrent en face de nous dans le camp qui leur est destiné et où il y en a sans doute des milliers d'autres depuis longtemps. D'ailleurs idem pour nous, le camp est habité et fonctionne depuis le début de la captivité.

Et donc, sans nous en rendre compte nous sommes enfermés dans ce que les anciens qui sont là et nous reçoivent, appellent le bagne de Brux.                                                                   

Le bagne de Brux

Ce bagne qui se situe au pied des monts des Sudètes ou Monts métallifères semblait être ignoré des historiens ou tout au moins des historiens gersois avec lesquels nous avons eu une conversation au cours des honneurs qui furent rendus à Madame Mauroux en l'église de St-Jean-Poutge.                                  

Or ce bagne abritait des commandos du Stalag IV C, des prisonniers russes et en face de nous de l'autre côté de la route, des commandos de travail du camp de déportés raciaux et politiques de Theresienstadt (Terezin). 

Lorsque j'ai écrit ce résumé succinct de mes mémoires en 2002-début 2003, je ne connaissais pas l'histoire de ce camp ni son emplacement exact, y étant arrivé sans carte et que je situais au nord-ouest de Teplice. Fin août 2003, j’écrivis aux services des armées de terre au château de Fontainebleau qui me répondit dans les douze jours et m'envoya la carte de la région située à l'ouest de Teplice presque au pied des Monts métallifères prolongement des Sudètes.

Nous sommes arrivés là vers la fin février après des marches forcées de 300 km ou plus dans les monts Sudètes et redescendus le long de l'Elbe et jusqu'à ce bagne. Là nous étions tous associés aux anciens prisonniers français et déportés raciaux pour travailler dans les décombres d'une gigantesque usine d'essence synthétique bombardée à 25 reprises, d’après les affirmations des anciens.

Pendant quelques mois, nous allons de nouveau être en contact avec les malheureux déportés que nous avons eus comme copains pendant notre longue marche dans cet hiver sudète. Encore et toujours la certitude et le témoignage de cette bestialité d'un régime que j'avais combattu déjà très jeune, mais que pourtant l'on ne pouvait imaginer aussi cruel.

Nous arrivons donc dans ce bagne puisqu'il nous faut bien l'appeler ainsi, dans des conditions difficiles. Nous sommes nous aussi tombés bien bas ; en ce qui me concerne, pour la première fois depuis le début de cette aventure, la fatigue aidant, j'ai attrapé la grippe ou un refroidissement : la fièvre me ronge et ça augmente ma fatigue et pour la première fois depuis     7 ans le moral en a pris un sacré coup. Autant j'avais été courageux et capable de donner l'exemple face aux obus qui nous tombaient tout près, ou aux balles qui sifflaient, autant j'étais vidé de courage. De plus, à partir du moment où nous n'avions plus eu de neige, le petit traîneau qui portait nos affaires (habits de rechange, trousse...) n'avait plus été d'aucune utilité. Donc nous avions refait tant bien que mal nos paquetages que nous portions à dos pendant les 80 kilomètres qui nous restaient à parcourir. Enfin ça s'ajoutait tout de même à l'énorme kilométrage dans des conditions climatiques plus qu'épuisantes.

Nous restons donc une semaine au camp dans notre baraquement. La température est devenue plus clémente. Comme nous sommes nombreux à cohabiter nous nous tenons chaud. Le miracle, en ce qui me concerne, fait que ma santé s'améliore et en une semaine je suis quand même remis sur pied ; certes il s'en allait temps. D'ailleurs il en avait été de même pour beaucoup d'entre nous. Quelques-uns cependant étaient dans un état inquiétant. Il en était ainsi de camarades que je ne connaissais pas et qui ont été amenés ailleurs, mais par la suite je ne les ai pas revus. En ce qui concerne notre groupe de neuf copains, nous sommes tous côte à côte, comme dans tous les camps organisés, dans des lits superposés faits en planches avec rebord et un peu de paille en dessous comme matelas. Cette fois-ci je suis au premier étage et Nadau au-dessus de moi ; sur les côtés ce sont Quemener, Vilo, Suignard etc., ainsi nous neuf inséparables depuis le début.

La bouffe, invariable, comme pour les cochons : trois quarts de gamelle le matin, trois quarts le soir. C'est un peu juste, mais s'y ajoute un minuscule morceau de pain noir quelquefois un peu moisi. Tous ça, du déjà vu, donc nous nous en contentons.

Nous voilà à la semaine suivante. A 5 h.30 à peu près, je n'ai pas de montre mais il fait encore noir en cette fin de février, tout le monde se lève, se lave la figure à la main, s'essuie avec une serviette de notre paquetage, va chercher sa soupe au bout du bâtiment et en 10 minutes c'est tout avalé et le quart d'eau que nous prenons avec la soupe également bu. Coup de sifflet des sentinelles : nous sortons du bâtiment, il en est ainsi de tous les autres logements. Tout le monde en colonne par quatre et une longue file prend le départ direction la grille d'entrée et de sortie. Nous sortons donc. Nous les neuf copains sommes à mi-colonne à peu près ; en face de notre grille celle des déportés est également ouverte et eux aussi sortent en colonne par trois. Nous marchons à droite et nos malheureux camarades à gauche. La route est très large, un camion peut passer à l'aise entre les deux colonnes.

Et ainsi, pour nous, c'est notre premier jour de travail, nous suivons donc le mouvement. Des sentinelles de chaque côté de la colonne. Les déportés surveillés par des SS, bien entendu, de chaque côté de la leur à intervalles plus rapprochés que nos gardiens. Sur la route nous partons donc tous ensemble. En chemin nous sommes témoins d'actes de bestialité humaine et de haine raciale de la part surtout de ces unités spéciales. En effet, nous voyons à côté de nous dans les rangs des déportés deux ou trois pauvres bougres qui ne peuvent plus avancer. Leurs camarades n'ont pas le droit de les aider à se relever. Ils sont donc poussés à coups de pieds sur le côté et les deux colonnes continuent leur chemin. Ces pauvres êtres sont sans doute ramassés par un camion léger qui fait le va-et-vient. Je suppose qu'il doit les charger et les ramener au camp.

Nous traversons un petit village, de quelques maisons, et un peu plus loin sur la gauche, un immense complexe à ciel ouvert entièrement détruit par l'aviation alliée : 25 bombardements d'après les anciens prisonniers. Dans les champs la terre est défoncée de trous de bombes. Toutes le colonnes rentrent de tous côtés. Il arrive  également des prisonniers russes par la direction opposée, c'est à dire qu'il y a des camps partout autour de cette usine géante car c'est finalement une fabrique d'essence synthétique : l'usine Goering disent les Allemands. Ce carburant était fabriqué avec la houille extraite des mines de la région.

Toujours est-il, nous sommes remis par lots de 40 à 50 avec un chef contremaître qui s'occupe de nous. Nous sommes munis de pelles et de pioches. Bien entendu pour chacun de ces groupes, deux ou trois sentinelles, pour ne pas nous laisser nous échapper. D'ailleurs où irions-nous ? Les armées d'Hitler sont dans toute la région et nous sentions que la guerre allait bientôt se terminer.

Nous sommes donc employés à re-aplanir les trous de bombes, sortir les bombes non éclatées, etc. Tous les bâtiments sont démolis. Il faut ranger et sortir les débris pour passer. Les immenses tuyauteries où un homme moyen se tient debout sont déterrées en beaucoup d'endroits, aplaties par les bombardements. Enfin, tout ça, les Nazis faisaient comme s'ils allaient pouvoir le reconstruire et si la guerre n’allait jamais finir. D'ailleurs il y avait ceux qui en avait vraiment marre et les fanatiques qui attendaient toujours les armes nouvelles et l'arme absolue (la bombe atomique) pour gagner encore la guerre. Et ce sont ceux-là qui comptaient le plus, tant ils étaient fanatisés, quoique étant les moins nombreux surtout à partir d'une certaine époque. De toute façon, entre eux, tous ne portaient pas de jugements politiques mais se saluaient en levant la main, en exprimant le fameux « Heil Hitler ! ».

J'en reviens à des choses plus sérieuses et plus dramatiques. Non loin de nous un groupe de déportés travaille également, toujours également ces abjects SS pour leur garde.

La première journée se passe ainsi et les deux colonnes du matin reprennent la route de nos deux camps respectifs. Pour le retour nous sommes à gauche et nos malheureux camarades à droite ; chacun se retrouve donc du côté des grilles d'entrée respectives. Nous avons toujours la route et le camp un peu éclairés. En effet, nous ne craignons pas les bombardements. Il y a longtemps que tous ces grands camps de prisonniers sont bien repérés par les aviations des forces alliées.

Après l’entrée dans le camp, chacun rentre dans son baraquement. Après quoi nous allons chercher notre gamelle et revenons à l'entrée, à l'extérieur de notre maison collective, et les uns après les autres nous passons devant les serveurs qui déversent dans la gamelle notre ration de soupe-prisonniers, toujours la même : cuite à l'eau avec comme bouillon l'eau restante de la cuisson. Sans doute toutes les vitamines sont restées dans cette ratatouille puisqu'il y a la peau des patates qui font partie du tout. Mais cela nous importe peu vu l'habitude, pas du tout de pain pour le soir pour bien faire la digestion.

Le lendemain et les jours suivants se ressemblent étrangement. Nous arrivons vers le 25 février et le temps que nous avions eu si mauvais durant notre périple dans les montagnes du sud polonais et des Sudètes s'était estompé. Quoique tout proches encore, ces monts Sudètes à cet endroit sont moins élevés et enfin la température est quand même clémente pour des vieux habitués que nous sommes devenus. Donc, tous les jours même scénario : dodo, rassemblement à 5 h.30. Petit déjeuner : même heure, même ration, même plat toujours aussi appétissant. Colonne par trois, sorties simultanées avec nos malheureux voisins. Arrivée : les pelles et les pioches, le chef avec la main levée à notre passage, nos deux ou trois sentinelles qui s'étaient quand même payé toute la campagne de Russie où beaucoup d'entre eux avaient été blessés et dont l'admiration envers leur Dieu était apparemment bien émoussée pour beaucoup d'entre eux. Cependant, ils avaient une responsabilité à assumer, malheur à eux s'ils laissaient s'évader quelques prisonniers. D'ailleurs les SS, les sections spéciales comme on les appelle, sont là finalement pour surveiller tout le monde.

Le soir à 18 heures c'est le débrayage, tout le monde reprend le chemin du retour ; nos camarades d'à-côté font de même, même scène si par malheur il y a quelqu'un qui ne peut plus avancer. Il faut tout de même dire ce qui se passe en face de chez nous. En arrivant à 50 ou 20 mètres du camp, les pauvres bagnards se décoiffent. Sur la grille se tient un gros bonhomme en civil, tête rasée, une matraque à la main ; nos amis passent devant lui et tous les 10, 15 ou 20 qui lui passent devant, à la tête du client, il assène un grand coup de matraque sur la tête de l'un d'eux. On entend quelques gardiens de notre camp qui assurent la garde de notre grille ouverte marmonner entre les dents : « nove Europa » : voilà la nouvelle Europe ! Donc réprobation de ce qu'ils voient et qui se passe devant eux. Quant à nous nous regardons la scène assez furtivement. S'il nous arrive de marquer un temps d'arrêt trop voyant, il nous arrive de recevoir un coup de crosse de fusil ou un grand coup de pied au derrière. En fait, il y a avec nos gardiens quelques hitlériens non habillés en SS mais qui tout de même en font partie et dont la présence est là autant pour surveiller la tenue de nos sentinelles, comme dit plus loin, que nous-mêmes, mais de façon moins présente parce que bien moins nombreux. En clair, ces individus sont dans l'uniforme d'un simple soldat car ça leur permet l'espionnage parmi tout le monde. La convention internationale de Genève explicite que les prisonniers de guerre doivent être sous la surveillance de sentinelles de l'armée régulière. Ils servaient d'aiguillon à nos gardiens sans être reconnus comme tels. Quand nous parlions avec nos gardiens il fallait faire attention avant d'ouvrir la bouche. Quant à nos sentinelles ils les avaient bien repérés et ils faisaient bien attention de s'éloigner de nous pour communiquer s'ils en repéraient un non loin.

Voilà donc notre vie dans cette enceinte d'enfer. Au passage j'avais trouvé deux camarades du Gers, l'un : Thomas Soroka, Polonais engagé dans l'armée française et habitant Dému, également Terrade de Lagraulas ou tout au moins habitant à la limite des communes de Lagraulas et Castillon-Débats. Ils sont restés dans le bagne toute la durée de la guerre. Ils ont donc participé à la construction de cet important complexe avec à ce moment-là les prisonniers de guerre polonais. Ils étaient bien plus âgés que moi et les pauvres sont morts très jeunes tous les deux, entre 50 et 60 ans environ.

J'en reviens à Brux : comme donc nous partons à 6 h. du matin, c'était début mars, déjà les jours ont allongé. Malgré la proximité des monts, il fait très bon. Depuis un certain temps nous avions découvert dans le tout petit village que nous traversions un petit chemin empierré qui reliait les champs et la pré-montagne des Sudètes. Avec mes deux copains Nadau et Quemener nous profitons de l’éloignement de la sentinelle qui nous tourne le dos : nous tentons notre chance et nous partons par ce chemin : personne ne s'en aperçoit. Nous voilà dans le champ. Nous suivons ce chemin et peut-être sur un kilomètre et demi. Personne dans les champs. De toute façon nous risquons davantage de trouver des travailleurs tchèques qu'allemands, encore que ceux-ci vu leur situation et connaissant ce qui se passe dans ce camp, ne sont certainement pas dangereux. Nous arrivons au pied des premiers mamelons, c'est encore plat, un virage et à droite une ferme.

Dans la cour trois hommes et un prisonnier avec une musette. Ils sont en train d'essayer de relever un cheval étendu par terre devant l'écurie. Nous nous approchons pour les aider. C'était une petite ferme tchèque. Bien entendu, ils nous voient arriver avec plaisir. Avant toute chose nous les aidons à relever ce pauvre cheval, cette fois nous étions trois de plus. Assez difficilement nous le relevons et le faisons tant bien que mal rentrer dans l’étable à sa loge. Sitôt dedans, il se recouche ; il était malade et de toute façon semblait très vieux. Une fois tout cela terminé, nous faisons connaissance. Toute la famille était tchèque et le soldat français présent à notre arrivée se nommait Villemur et était de Lectoure. Il avait fait l' « école buissonnière » également . Toute la famille nous invite à table et nous faisons un bon repas avec du lait et du pain.

Ensuite nous remontons plus haut à travers les sentiers ; nous tombons sur une route importante. Heureusement que nous avons pris nos précautions de prudence. A travers les derniers centimètres de végétation nous apercevons à 60 mètres environ, au tournant de la route, deux side-cars arrêtés et quatre hommes casqués, la mitraillette dans les mains, deux de chaque côté de la route. Ça nous a coupé l'élan. Nous avons donc reculé doucement et pendant 100 mètres nous faisons bien attention de ne pas faire craquer les branches retombantes. Après quoi, nous reprenons notre sentier et nous redescendons dans la plaine. Il nous fallait attendre le soir, 18 h.15 environ ou 18 h.30, pour reprendre la colonne qui passe dans le petit village. Enfin, nous passons le temps en ramassant des pissenlits. En effet, les champs non encore labourés en sont farcis dans toute cette région. Nous avions des espèces de sacs à dos qui nous avaient tant servi durant notre randonnée hivernale. Nous remplissons nos sacs. Il y en aura ainsi pour nous et nos six camarades restés au travail.

Enfin, le temps passe et nous rejoignons notre petit pâté de maisons il faut dire que ce village avait sans doute été évacué, car je n'y ai jamais vu personne, à cause sans doute de la proximité du complexe synthétique et du danger des bombardements. C'est vrai que les bombes ont ravagé les champs attenants non loin de ces maisons. Nous sommes un peu en avance sur l'horaire, nous restons cachés dans une petite grange non loin du passage de la colonne. Nous sommes à mi-mars et les journées se sont allongées. La colonne arrive, nous la voyons, elle commence à passer. Nous laissons passer pendant au moins 10 mètres . Par un trou de la porte nous épions surtout le passage des gardiens car nous savons à peu près à quelle distance ils sont. Il en passe un, donc nous nous avançons rapidement, nous sommes d'ailleurs à 3 ou 4 mètres de la sortie sur la route et nous passons rapidement dans la colonne. Ça y est nous sommes chez nous ; ainsi nous rejoignons la colonne et le camp.

Et ainsi les jours passent, les uns après les autres, et toujours même scénario et toujours sans nouvelles ni de nos familles ni même des événements, les journaux n'arrivent plus, seuls des bruits courent. Il y a des fuites parmi les Allemands que nous rencontrons au travail et dont bon nombre deviennent de plus en plus loquaces et de plus en plus découragés. Je parle évidemment de ceux qui nous sont favorables et qui demandent que ça finisse bientôt. Lorsque nous en avons l'occasion nous passons les informations à certains déportés pour les encourager. Ce n'est pas très facile d'en approcher car la surveillance est très étroite et nous risquons beaucoup. Encore faut-il tomber sur des Français ou ceux qui comprennent notre langue. En effet, toutes les nationalités sont confondues.

Nous sommes maintenant début avril, les journées allongent, le temps est assez beau et les Russes se rapprochent de Berlin, les occidentaux ont pratiquement récupéré l'Italie et arrivent vers Prague. Tous les jours pour nous, pour nos amis déportés, c'est la même vie, la même vision d'horreur en face de nous, les mêmes qui passent devant cette fameuse grille tête nue et le même ignoble matraqueur. Certains jours il y a un remplaçant mais c'est le même scénario. Quelques déportés français et belges nous racontent que la nuit il y a des fois des rassemblements : soudain dans la cour du camp, torse nu, et le dernier arrivé dans la file est matraqué à mort.

Chez nous les rations de nourriture sont toujours les mêmes, la tranche de pain également. Nos estomacs se sont habitués à ce régime et nous ne pensons plus qu'à la Libération. Nous avons des fois des alertes aériennes, les sirènes sonnent, souvent nous restons là sachant qu'il n'y a plus rien à bombarder. Lors de ces alertes aériennes, beaucoup partent dans les mines de charbon toutes proches. Nous, les neuf vieux copains, nous allons quelquefois nous mettre à l'abri dans un petit fort qui avait fait ou faisait partie de la ligne de défense des Tchèques. Et là nous ramassions les fameux pissenlits qui poussent à foison dans toute la région. Pour les accommoder afin de pouvoir les manger, nous les coupons au couteau dans notre soupe habituelle et mélangeons le tout ensemble.

Nous arrivons ainsi vers le 25 avril et la situation d'après les « on dit » des Allemands et Tchèques qui nous fréquentent furtivement, car il y a encore des espions partout, devient critique et nous savons que les Russes investissent Berlin. Les Alliés occidentaux sont également bien en avant en Allemagne et les Allemands ainsi que les Tchèques étaient quand même déçus de cette avancée russe alors que les Alliés étaient les plus attendus par toute la population. Nous ça nous était égal, pourvu qu'on nous sorte de là. Cependant, beaucoup d'entre nous ne peuvent plus supporter ce qui se passe en face : ces morts vivants, le regard hagard, le teint mat sans couleur et enfin cet enfoiré qui matraque suivant ses humeurs sur la grille d’entrée de leur camp.

Un jour, au travail, deux SS qui sont parmi les gardiens de ces pauvres êtres viennent vers nous pour nous parler. Ce sont finalement deux Lituaniens. Ainsi ils nous expliquent qu'ils avaient été envahis par les Russes et libérés par les Allemands. Comme je comprenais un peu de russe et un bon trois quarts d'allemand, je commence par leur expliquer des choses qui ne leur plaisent pas trop et ils repartent ainsi rejoindre le groupe situé à quelques mètres de nous. On commence à voir des comportements étranges, par exemple un ou deux civils parlant un français un peu coincé nous demandent si nous voulons leur vendre notre tenue militaire, etc. Nous ne sommes pas dupes et laissons courir, mais tout ça commençait à sentir la fin et la situation inconfortable pour certains.

A 8 jours de la fin, vers le 1er mai, nous sommes toujours au travail, personne ne nous forçait plus à travailler, même si nous étions souvent appuyés sur le manche de la pelle ou de l'outil que nous avions en mains. Ce premier mai, ou le lendemain, nous sommes toujours sur le chantier et toujours nous côtoyons nos malheureux voisins sur la route. Certes nous avons la graisse qui a fondu, nous sommes très fatigués nous aussi et nous avons souffert également pendant ce périple si long dans les montagnes, nous avions également reçu durant notre captivité des coups de pieds dans les fesses, voire quelquefois des coups de crosse, mais cela surtout au début et en camp d'arrivée en captivité. Cependant, ce que nous voyons en face c'est une ignoble monstruosité humaine.

Enfin, l'un de ces deux jours, 1er ou 2 mai, deux SS viennent de nouveau au milieu de nous et comme par hasard parlent couramment un très bon français. Devant notre étonnement ils nous font part de leur nationalité : ils étaient Français. Notre sang n'a fait qu'un tour, nous nous sommes jetés sur eux sans qu'ils aient le temps de dégainer. Nous étions une trentaine et nous les serrions à les étouffer ; ils ont eu beau crier qu'ils ne se comportaient pas comme les autres nous n'entendions rien. Nos gardiens apparemment n'avaient pas du tout l'intention d'intervenir. Enfin, ils poussaient des cris que nous avons pu arrêter en leur mettant la main sur la bouche. Nous étions tellement nombreux et ils étaient si serrés qu’ils n'arrivaient pas à dégainer leurs armes. Un de leur copains SS s'aperçoit enfin de cette bousculade et appelle rapidement les autres au sifflet, et voilà tout ce monde sur nous, les coups de fusil au-dessus de nos têtes, puis ensuite l'arrivée à notre portée et à coups de crosse, des pieds bottés nous font lâcher prise. Ils se retrouvèrent en moins de trois minutes une vingtaine sur nous. Nous avons enfin lâché prise et avons roulé vers nos sentinelles qui n'avaient pas bougé d'un pouce.

Cet événement avait semé un froid apparent entre les deux camps. Les jours suivants, lorsque nous sortions du camp, les SS levaient tous la main pour saluer nos sentinelles mais ceux-ci ne répondaient plus. Heureusement pour eux que ce sont les derniers jours de guerre ; nous avions appris la mort d'Hitler toujours par les mêmes antennes et son remplacement par l'amiral Dönitz. Les 4 et 5 mai, le canon se rapproche dans les montagnes et à Prague nous avons des renseignements, les Américains y sont en vue. Mais ils ne prendront pas Prague et attendront donc l'arrivée des Russes.

La libération

6 mai : nous n’allons pas au travail. De notre baraquement nous ne voyons pas du côté du camp d'en face qui est un peu caché par un bâtiment de direction. Vers le soir, je me décale vers la gauche pour jeter un coup d'œil vers l'entrée de la grille d'en face : je la constate fermée et personne dans la cour. Nous préparons un peu notre paquetage au cas où.

7 mai au matin, très tôt, un groupe de soldats allemands, 50 à peu près, sans armes, très fatigués, rentrent dans le camp, se reposent assis par terre ou à moitié couchés. Certes nous entendons le bruit des armes dans les monts un peu plus vers le nord mais tout de même pas d'une grande intensité.

Au bout d'un instant du matériel de cuisine crisse sur la gauche de notre baraquement, c'est à dire l'emplacement des cuisines militaires, un long bar en planche est monté et le café arrive. Les militaires se relèvent et s'approchent de ce lieu de distribution. Le café leur est servi dans leur quart. Ils boivent, ensuite ils s'en resservent un autre. Je m'approche avec quelques copains et j'essaie de bavarder un peu : certains sont prêts à communiquer, la grande partie se remet en arrière, une douzaine restent appuyés sur le bar improvisé. Je commence à dialoguer, l'un d'eux paraissant s'intéresser à moi. Bien sûr je ne leur parle de rien de ce qui vient de se passer, j'avais compris puisqu'ils étaient arrivés sans armes.

Donc des banalités entre nous. Il me demande une cigarette, je ne peux pas, il y a longtemps que je n'en ai plus. Je ne me souviens pas de ce que je lui donne, je lui demande qu'il me change sa gamelle qui est en bonne condition contre la mienne qui est toute cabossée : il accepte et ainsi je l'ai rapportée en France. Tout ce monde se lève, se remet en groupe et repart.

Peu après, rassemblement d'une partie du camp. Je ne sais pas si tous suivent ; en tous les cas toutes les sentinelles qui étaient avec nous durant notre odyssée hivernale nous mettent en rangs et vers 11 heures environ nous partons en colonnes et sortons un peu en désordre de cet immense piège qui s'était refermé sur nous 2 mois et demi avant. Nous passons devant la grille de nos pauvres amis qui était encore fermée. On ne voyait plus personne dehors. Peut-être étaient-ils rentrés dans leur camp de base qui se trouvait au sud de Teplice. Donc sans nous poser de questions nous suivons le mouvement. Apparemment tout le monde n'a pas suivi. Nous faisons au moins trois kilomètres et nous sortons en pleine campagne, destination inconnue. A un moment donné je demande à un gardien qui était à ma hauteur : il me répond qu'il n'en sait rien, la guerre est finie me dit-il, semblant content, avec un sourire, mais quand même soucieux.

Nous marchons d'un bon pas et nous passons à Most, nous suivons une large route, des civils nous accompagnent ou enfin fuient eux aussi  car j'ai l'impression que nos gardiens cherchent à rejoindre les armées occidentales. En fin de journée nous arrivons à Chomutov (Chemnitz) à la nuit. Nous sommes dirigés dans une grange qui n'attend apparemment personne. Finalement, nous ne sommes pas très nombreux, peut-être 50 à 80 au plus. Nous étions en tête de la colonne et peut-être d'autres s'étaient-ils arrêtés avant sans que nous nous en soyons aperçu. Il y avait en effet beaucoup de monde sur la route. Nous trouvons des rouleaux de papier dans un coin de la grange. Nous les installons et nous nous couchons. Toujours pas d'heure puisque pas de montre.

Entre 3 et 4 heures du matin, le 8 mai, nous sommes réveillés par les sirènes qui sonnent à deux ou trois reprises. Sur le coup nous ne comprenons pas. Les bombardements non ça n'est pas possible. Tout d'un coup quelqu'un s'écrie « ça doit être la fin de la guerre ». Rien n'est confirmé. Nous sommes fatigués de l'étape de la veille et nous nous rendormons. Toutefois, vers 6 heures quelques-uns d'entre nous sortons au-dehors. Nous voyons notre environnement : une très grande cour, un grand bâtiment et des bâtiments annexes peut-être une caserne, enfin nous ne nous posons pas de question. A côté une grande route : l'équivalent d'une bonne départementale en France et des camions qui passent par moments. Nous nous approchons du bord de la route, ce sont des véhicules de l'Armée rouge. Nous saluons en levant le bras, eux également. Nous avons compris : c'est la libération et la fin de la guerre.

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