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LA
MARCHE
DANS
LES
SUDETES ET LE BAGNE DE BRUX
La
débâcle allemande
Enfin
la situation s'aggrave tous les jours. Début janvier
1945 la frontière polonaise est franchie par les Russes qui avancent de
150 km
en une semaine. Deuxième semaine de janvier, les Soviétiques sont sur
la Vistule.
1er
janvier, mon
copain russe Matwié et Valla l'une des deux Ukrainiennes partent également
vers l'inconnu. Donc les Soviétiques sont sur
la Vistule. L'armée
allemande par colonnes interminables passe et reflue vers l'Oder en ordre mais
essentiellement campés sur des chars d'agriculteurs polonais, à croire qu'ils
avaient mobilisé tout cet équipement en s'échappant du pays. Les charrettes
étaient remplies de soldats, la terre étant enneigée et glacée, avec les
roues en bois et ferrées cela faisait un crissement incroyable que nous avions
entendu de loin, nous demandant de quoi il pouvait bien s'agir.
Très
loin le canon et les bombes tombaient. Nous
entendons encore très peu. Un matin en ouvrant la porte de l'étable et
avant d'avoir allumé, je bute sur quelque chose qui a l'air de se plaindre. Une
fois allumé, qu'est-ce que je vois ? Toute l'étable était remplie de soldats
allemands qui avaient dû passer la nuit ou une partie et qui étaient encore
endormis. Le coup de pied en rentrant je l’avais donné à celui qui était
allongé contre la porte d'entrée. Par contre, si celui-là s'était réveillé,
les autres dormaient toujours. Alors que faire ? J'ai attendu les événements
et croyez-moi malgré la surprise je n'étais pas du tout mécontent.
Je
m'excuse par politesse, celui-ci se lève et pousse un grand cri de « raouss »
et tout le monde se réveille, semblant encore bien fatigué. Enfin, tout le
monde se lève car le travail c'était une priorité du régime. Tous ces bons
soldats se lavent le bout du nez et les yeux et sortent les uns après les
autres. La patronne sort de chez elle et s'occupe d'eux : ils étaient 35
ou 40 environ et n'avaient plus d'armes, pas même de fusil ; ils seront sûrement
reformés en peu de temps car le temps presse.
Les
civils allemands s'apprêtent à déménager. Ils nous demandent de les aider à
déménager pour conduire les chevaux. Nous refusons tous en bloc, malgré nos
bonnes relations avec les femmes allemandes, car d'abord nous dépendions de nos
gardiens et ensuite nous préférions attendre l'armée soviétique sur place.
Donc le 15 janvier tous les gens
du pays partent au matin de bonne heure. Nous faisons l'étable en attendant les
événements. Les Ukrainiennes et Polonaises restent également ainsi que le
commando de travailleurs russes. Au loin le canon tonnait et l'aviation russe lâchait
des bombes sur les armées nazies qui se reformaient. Je restais donc avec Vera
et une polonaise Nadia. Daria et son fils étaient partis depuis huit jours.
Les
événements se précipitèrent le même jour dans l'après-midi : nos deux
sentinelles arrivent chez nous pour nous donner l'ordre de nous mettre en rangs
: nous partons dans deux heures. Surprise totale et séparation inattendue avec
Vera. Nous avons beaucoup de peine, mais les ordres sont là. Heureusement,
consolation peut-être pour elles : tous les villageois, je ne sais pour quelle
raison, rentrent au village. Nous n'avons pas le temps de leur adresser la
parole, nous sommes déjà en rangs avec deux sentinelles déterminées à déguerpir,
sûrement sur ordre de leurs supérieurs. Nous partons en direction de Strzelin
(Strelhen). La colonne passe à côté de l'exploitation où je
travaillais. Je vois Vera et la polonaise Nadia nous regarder tristement : nous
nous faisons un dernier au revoir qui sera un adieu déchirant. Il est bien évident
que je veux rejoindre
la France
et elle sa famille, sa mère, son père et ses deux sœurs, mais hélas peut-être
dans quelles conditions !
La
grande marche
Nous
sommes dans les premiers jours de janvier
1945, l
'armée allemande de défaite en défaite tient le front polonais et fait face
à l'Armée rouge sur
la Vistule. En
ce début de l'année la neige faisant son apparition, les Russes lancent une
vaste offensive et établissent une tête de front à l'ouest de
la Vistule
; l'armée nazie recule sur plusieurs points et en une dizaine de jours les
soviets s'enfoncent profondément en plusieurs directions.
Vers le 15 ou le 17 janvier
tous les camps de travail situés en dessous de Wroclaw
(Breslau) et bien plus à l'est sont regroupés par les gardiens et l'armée, et
c'est le grand départ forcé en direction du sud et vers les monts Sudètes.
Nous sommes à Hermsdorf ;
donc nous partons avec tout notre paquetage que nous transportons comme nous le
pouvons, sur des petits traîneaux de préférence, sur lesquels nous avons fait
à la hâte un plateau en planches avec des petites ridelles. Il y en avait énormément
dans ces régions de neige : ils servaient aux ménagères pour aller faire
leurs courses et porter leurs marchandises qu'elles traînaient facilement de la
sorte. Nous sommes un groupe de quatre copains et un groupe de cinq par traîneau
et pour notre barda à faire suivre : les vêtements, des colis que les Américains
nous envoyaient tous les deux mois depuis février 1944. Il est évident que,
nous rappelant l'épopée de Belgique en 1940, nous avions gardé des réserves.
Nous
sommes partis en fin de journée. Nous passons donc la première nuit à Strzelin, à quelques kilomètres seulement de notre point de départ. Le
lendemain matin, nous sommes incorporés dans une colonne de prisonniers
russes et français qui viennent de
l’autre rive de l’Oder. Nous passons ensuite à Karczyn, Moscisko, Swidnica,
et non loin de Walbrzych (Waldenburg).
Au fur et à mesure que nous avançons, la colonne s'allonge puisque nous
prenons d'autres prisonniers qui sont dans les environs sur notre passage. Il
neige surtout la nuit, nous couchons dans des étables, des granges, quelquefois
dehors etc.
Nous nous attendions certes à de nouvelles aventures en cette époque de l'année
car le froid et la neige étaient le lot permanent des hivers rudes de ces régions.
De plus, nous n'étions pas bien équipés, en chaussures par exemple. Les bas
de rechange étaient parvenus durant notre captivité, il en était de même
pour les gants. Il nous en était parvenu certes de la part de nos familles,
mais en cinq ans nous en avions usé une bonne partie. De plus, dans
la France
occupée par les nazis il y avait aussi des restrictions très importantes et
puis les colis étaient contingentés.
Heureusement
la Croix-Rouge
nous avait également fourni des vêtements durant notre captivité. A partir
de mi-1944, nous recevions de la part des Américains un colis tous les mois. Là
il n'y avait pas d'habits, mais des conserves, des cigarettes et des chocolats.
Cela nous permettait de faire des échanges avec les civils allemands. Ils étaient
très friands de cette marchandise
occidentale car ils en étaient dépourvus depuis pas mal d'années puisqu'ils
vivaient en autarcie. Les cigarettes, le chocolat et enfin les boites de
conserve, toutes ces choses-là étaient très appréciées à un moment où
nous pouvions nous en passer.
En ce qui me concerne, je pouvais me passer des cigarettes, du chocolat. Ainsi
nous avions quelques surplus de nourriture. De toute façon ayant tellement
connu les affres de la faim pendant les neuf ou dix premiers mois de captivité,
une grande partie d'entre nous avions fait quelques petites réserves pour la
fin, ne sachant pas comment ça se terminerait. Nous devons donc nous adapter à
notre situation du moment ; cependant, comme nous sommes partis au son du canon,
nous pensons que les troupes de l'Armée rouge nous rattraperont en peu de temps
et nous libéreront. C'était hélas un faux espoir. Arrêtés en vue de l'Oder
par la défense allemande, les Russes préféreront raccourcir la longueur du
front pour se diriger plutôt vers le nord ayant sûrement Berlin en point de
mire.
Nous sommes à Swidnika, près de Walbrzych,
beaucoup de civils allemands et polonais suivent depuis notre départ la même
direction que nous sur le côté droit de la route quand ils y ont assez de
place, sinon ils suivent sur le bord des champs car il y a toujours plus de
prisonniers de guerre français et russes encadrés et en colonne. Les réfugiés,
sans doute partis depuis le front, n'ont pas emporté beaucoup de matériel,
donc partis en hâte. Il n'est pas rare de voir des femmes poussant ou tirant
des landaus dans la neige avec des bébés certes apparemment bien couverts.
A
partir de Swidnika la route est
très large. Les civils nous abandonnent et partent dans la direction du
nord-ouest, sans doute vers Görlitz ou Dresde. Ils
ont en point de mire les armées occidentales mais qui sont encore très loin.
La peur et le passé semblent les rattraper. Les Polonais occupés pendant six
ans par les Allemands - et certains, après partage avec Staline, presque un an
sous cette dictature puis 4 ans sous les nazis - essaient de se rapprocher des démocraties
comme déjà avant le conflit. Pour les Allemands, le sentiment était encore
plus fort et différent tant la propagande anti-soviétique du régime nazi
avait été effrénée. Ils étaient littéralement effrayés de l'avance de
l’Armée rouge.
Ils étaient au courant, plus ou moins certes, des représailles de l'armée
allemande et surtout des « sections spéciales » qui avaient pratiqué
la traque et l'extermination des communistes, facilement débusqués tout au
moins dès le début des hostilités (1941), les nombreux miliciens de ce pays
les ayant dénoncés. Par la suite il est évident qu'ils avaient pu se mettre
à l'abri plus facilement dans les grandes forêts et vastes espaces que l'armée
nazie ne pouvait complètement contrôler. Ils s’étaient, à partir de ce
moment-là, éparpillés, organisés et armés dans de vastes réseaux de résistance
et étaient devenus ainsi au fil du temps de redoutables adversaires de l'armée
d'Hitler sur le recul. Donc les Allemands et surtout les Allemandes,
s'attendaient à des représailles et fuyaient vers l'ouest.
Les
colonnes de prisonniers français et russes arrivées
de toutes directions, du nord ou de l'est auxquelles nous nous étions incorporés
à Strzelin sont également là.
Chez les Russes deux catégories : ceux qui arrivent directement des camps de
travail et dont la forme physique est acceptable, surtout au début, et les
rescapés des camps de concentration. Quelques-uns, ceux qui étaient les
derniers arrivés sans doute et donc les plus en forme, venant d'Auschwitz et
ayant parcouru déjà pas loin de
200 kilomètres
. Enfin d'autres, très nombreux apparemment, un peu moins fatigués, viennent
sans doute d'un camp moins éloigné, peut-être Gros-Rosen (Rogoznica) situé
à une vingtaine de kilomètres de l'endroit où
ils nous rejoignent sur cette route.
C’est
au voisinage de Walbrzych, peut-être une dizaine de kilomètres plus loin, que
nous faisons les premières rencontres avec ces colonnes de concentrationnaires
qui semblent arriver par des chemins transversaux, le plus souvent du sud, sans
doute des commandos de travail. Nous les dépassons car la plupart sont à la
limite de l’épuisement.
Au
carrefour de Bolkow une partie des Français et des Russes plongent droit sur
les Sudètes, sans doute vers Trutnov (Trautenau). D’après deux STO, il y
avait là une usine de production d’essence synthétique. Nous, nous
poursuivons notre marche vers l’ouest. La route est à nouveau plus large.
Nous sommes plus espacés.
La neige est tassée, donc nous marchons plus facilement et traînons nos
paquetages plus à l'aise.
Nous continuons par Kaczorow, Maciejowa, Jelenia Gora.
Nous rencontrons des petits groupes de déportés en plus grand nombre, de même
qu’après Jelenia Gora,. Ils sont plus nombreux encore vers Piechowice, débouchant
toujours de chemins de traverse. Nous en dépassons un certain nombre. Ils
semblent très fatigués. Nous en dépassons d’autres encore entre Poreba et
Tanvald. Sur ce tronçon, il n’y a pas beaucoup de routes transversales. Ils
sont devant nous et nous les dépassons. Bien entendu tous ces groupes sont bien
moins nombreux que nous. Le parcours est montagneux, les fermes rares et les
granges de dimensions modestes. Nous avons des problèmes de logement et dormons
souvent à la belle étoile. Heureusement ce tronçon a dû être couvert en
deux étapes.
Durant la majeure partie de cette marche, nous avons à droite les prisonniers
russes. Au milieu, les Français, nous sommes encadrés par des sentinelles de
la Wehrmacht. A
gauche, la colonne des « zébrés ». Nous les appelions ainsi à
cause de leur tenue vestimentaire. Là nous sommes confrontés à des visions
qui pour beaucoup nous marqueront pour la vie. Les malheureux « zébrés »
étaient encadrés par des SS très excités et fanatisés. C'est inimaginable :
le teint jaune mat et squelettiques : morts-vivants pour une partie d'entre eux,
la tête basse, certains marchent en titubant. Quelquefois il en tombe un ou
deux à genoux. Ils ne se relèveront pas. L'un de ces gardiens du diable leur
assène un coup de pistolet dans la tête ; s'il y en a deux, les deux y
passent. Ils sont ensuite poussés à coups de pieds bottés dans la broussaille
ou le fossé de la route, laissés à la conservation par la neige et le froid
de ces rudes régions. Parfois, en traversant un village il en tombe un. Il est
traîné dans un chemin allant dans les champs et l'on entend le coup de grâce.
Il nous arrive d'en voir, assez souvent, étendus sur le sol à même le fossé :
ils ont reçu le coup de grâce un moment avant notre passage, ayant été
mortellement atteints mais pas tués sur le coup. Nous les voyons geindre allongés
par terre, mordant la neige, les doigts crispés
accrochant la terre dans ces derniers instants.
L'histoire parle de ceux qui sont morts dans les chambres à gaz : ignoble bien
sûr ! Mais jamais on ne parle de ceux qui j'ai vus de mes propres yeux
avec mes neuf camarades de captivité et d'autres. Car c’est effroyable. C'est
que, comparativement aux autres, ils ne sont que quelques-uns mais, tout de même,
ayons une forte pensée pour eux.
En fait, tout le nord des Sudètes polonaises devait fourmiller de firmes
industrielles, fabriques d’essence synthétique, mines… Partout, dans ces
centres, des déportés de Gros-Rosen et peut-être d’ailleurs travaillaient
aux côtés de prisonniers français et russes. Un de ces centres était
Walbrzych, non encore menacé et sans doute non encore évacué. Des colonnes
devaient venir de plus à l’est, de Bielawa (Langenbielau), du sud-est
de Strezelin ou de la vaste région industrielle et minière de
Katowice. Toutes ces régions étaient soumises et mises à sac au temps du
Gouvernement général de Pologne, tout comme le sud des Sudètes, annexé au
Reich ou sous le Protectorat de Tchécoslovaquie nazi.
Dans
ces conditions, de quoi pouvions-nous donc nous plaindre ? Du froid, de la
faim, de dormir sans couverture, pêle-mêle avec les Russes dans les grandes
granges agricoles où nous arrivions la nuit sans lumière, à nous marcher
dessus par centaines pour trouver une place pour nous allonger ? Non. Nous
plaindre, nous n'y pensions pas, voyant ce qui se passait par ailleurs près de
nous. Pourtant, hélas ! notre sort n'est guère enviable du moins pour
l'instant. Par contre, attention à ne pas tomber malade : rien ne suit, pas de
docteurs, pas de pharmacie, le froid et la neige et la sale ratatouille des
cuisines militaires qui suivent tant bien que mal. Quelquefois au petit jour,
lorsque nous faisons le tour du propriétaire là où nous avons couché,
quelques Français et Russes dorment pour toujours. C'est, hélas !
regrettable et ça jette un froid.
Il
nous faudra donc rester dans ce triangle de la mort surnommé comme tel paraît-il
: c'est à dire le triangle Wroclaw (Breslau)
- Dresde - Prague. Nous serons donc condamnés à patauger cinq mois dans
ces montagnes par vents et tempêtes et neige jusqu'au 8 mai.
Comme je
l’ai indiqué, nous avons eu de gros problèmes de logement entre Poreba et
Tanvald. Là il n’y avait pas ou peu d’agriculture, de petits bâtiments etc.
Les monts Sudètes sont toute une série de monts arrondis pas très
hauts et travaillés par des agriculteurs faisant surtout de l'élevage. Jusqu'à
Poreba, nous avions à nouveau marché sur des routes étroites où la neige n'était
pas tassée, donc il ne faisait pas bon marcher. A partir de Poreba la route est plus large ; donc nous marchons des fois en
colonne par deux et même deux à trois colonnes côte à côte ; toujours les mêmes
compagnons. La neige y est plus tassée et nous prenons un peu moins de peine
pour avancer et faire avancer nos paquetages. Dans une colonne nous voyons des
prisonniers russes, 20 à 25, qui font tirer les bagages et quelque nourriture
par un bœuf dans une charrette. Ceux-là doivent venir d'une grande ferme que
l'on appelle en Silésie Dominion (domaine) où travaillent des fois 500 à 600
ouvriers et prisonniers, et même
beaucoup plus, comme au domaine de Kanguitz, voisin de Hermsdorf. Toujours
est-il que ceux-là sont encore en bonne forme ; ils ont de quoi se nourrir
tranquillement pendant quelques jours s'ils ont la chance de ne pas se faire
voler par d'autres ayant trop faim.
Notre
petite réserve du départ est encore intacte, il nous en reste encore, elle ne
nous sert pas pour les échanges que nous avions prévus, du moins comme nous
l'avions cru. En effet, il nous était difficile d'avoir des contacts avec des
civils car vu le nombre de captifs qui arrivaient dans les villages, souvent à
la nuit, il fallait trouver une grange ou une étable pour passer la nuit.
Là,
sans lumière, dans ces granges bondées de prisonniers russes ou autres, nous
nous passons par dessus pour trouver à tâtons un trou pour nous allonger. Le
lendemain, à la pointe du jour, tout le monde se lève tour à tour et nous
sommes obligés tout hébétés d'attendre la sortie de tout le monde. Lorsque
tout le monde est sorti, quelques-uns rentrent pour aller voir les dégâts, les
Russes ou autres font de même. Il faut donc sortir les décédés de la nuit,
beaucoup de Russes, de ceux qui étaient surtout partis des camps directement,
donc les plus faibles, quelquefois quelques Français. Tous ces cadavres étaient
chargés dans des charrettes d'agriculteurs et transportés dans l'immédiat en
dehors du village ; la suite je ne la connais pas car il fallait repartir.
Pour ce qui était des concentrationnaires c'était la même chose, cependant
nous ne dormions pas souvent dans les mêmes bâtiments, leurs gardiens SS ou
unités spéciales essayant toujours si possible de les mettre à part.
Aussitôt
ces opérations terminées, nous nous remettons en colonne par deux ou trois,
nous passons devant les cuisines de l'armée, qui suivent, en tendant notre
gamelle à la main qu'on nous remplissait de bouillabaisse, bien connue depuis
fort longtemps ; il y avait même une grande ration mais c'était souvent pour
24 heures. De l'autre côté de la route, les Russes font de même. Toutefois ça
se passait sous l'œil attentif de deux gardiens avec matraque car il y avait
souvent des bagarres : certains sans doute sous la pression de la faim ne
pouvaient pas se maîtriser.
Les
colonnes se remettent en marche d'abord doucement pour pouvoir manger cette
soupe. Après ça nous reprenons le rythme normal jusqu'à l'arrêt de fin de
journée. Un ou deux arrêts, de préférence à proximité de points d'eau :
ruisseau ou autres réserves à condition qu'elles ne soient pas trop gelées.
Tout ça pour essayer de boire un peu car nous n'avions que le bouillon de la
gamelle de patates. Heureusement qu'avec la température ambiante la soif ne
nous faisait pas souffrir. En dernier recours, nous avions la neige à boire.
Ce
tronçon assez long toutefois nous amène de Poreba
à Cvikov par Harrachov,
Desna, Tanvald,
Jablonec, Liberec,
Chrastava, Rynoltice, Jablonné.
Pendant ce temps, en France libérée, on danse de joie et c’est normal et
compréhensible. Mais le monde est petit et on ne pense pas au malheur des
autres. Autant pour moi, ces réflexions je les fais et les pense maintenant, en
2003, en écrivant tout ceci. Il est évident que ces pensées étaient loin de
nous à l’époque décrite.
A Tanvald
une autre partie de Français et de Russes nous abandonnent pour le sud, sans
doute Turnov (Turnau). Les déportés qui suivent sont moins nombreux. Donc
jusqu’à Cvikov nos groupes se sont très éclaircis. Après Cvikov nous ne
sommes plus que 300 à 350 à prendre la route du nord.
A Cvikov, en effet, je ne sais
pour quelle raison, une partie de la colonne française dont nous-mêmes
reprenons vers le nord, droit sur Jedlovou. Les
autres colonnes des Russes et déportés continuent tout droit. Nous sommes
moins nombreux, donc plus faciles à loger en bout des étapes. Davantage de
contacts avec les civils, beaucoup Tchèques. Nous nous retrouvons seuls avec la
colonne de départ et les mêmes gardiens. Nous sommes bien fatigués et les
gardiens également, donc les étapes sont pendant quelques jours un peu plus
courtes, d'une demi-journée, et nous couchons dans des étables dans de petits
villages. A partir de Cvikov également le
ravitaillement ne suit plus. Les réserves presque intactes vont servir.
A Jedlovou,
nous nous arrêtons après une étape courte en début
d’après midi. Une partie de la colonne part vers le nord. Nous ne sommes plus
que 130 à 150. C’est
à cet endroit que nous voyons passer une colonne de déportées juives
ou autres : elles sont plusieurs centaines, débouchent
d’un chemin assez étroit semblant venir de Varnsdorf, prennent la direction
du nord comme la colonne qui nous a quittés peut-être une heure avant et
semblent se diriger vers Neugersdorf. Quelle
catastrophe voyons-nous ! Ces pauvres êtres sont encadrées par des SS de sexe
féminin armées jusqu'aux dents et très excitées qui font avancer ces misérables
jeunes femmes juives venant d'un camp de déportation, dont une bonne partie
marchent pieds nus dans la neige. Une honte que je ne peux que jurer sur la tête
de ma famille.
C’est
sans doute dans ce village qu’avec mes neuf camarades du départ, nous faisons
la connaissance d'une famille tchèque. Ils nous reçoivent à bras ouverts,
nous font manger un bon repas malgré le rationnement. Nous parlions un bon
trois quarts d'allemand et eux aussi, parfaitement : donc facile de s'entendre.
D'ailleurs dans toute la région sudète, il en était ainsi. Après notre repas
en commun la confiance s'installe, ils nous font passer dans une pièce voisine,
pour voir un meuble disent-ils. C'est la vérité : devant nous il font glisser
une armoire et ils nous en font voir le dos : de grandes photos de leur ancienne
démocratie en la personne de leur ancien président Benes et de Mazarik dont
ils attendent depuis longtemps le retour. Malheureusement les événements par
la suite leur enlèveront cette joie, que tous les Tchèques attendaient
pourtant depuis
près de 7 ans.
J'ai toujours gardé une
photo de cette famille sympathique. Bien entendu avant d'aller nous coucher avec
les autres, nous leur donnons une partie de notre trésor. Deux paquets de
cigarettes pour le père et le fils, des plaques de chocolat pour les enfants et
quel bonheur pour eux !
Nous retombons sur une nouvelle
petite route étroite et passons donc ainsi par Krasna
Lipa, Brtniky, Mikulasovice, Sebnitz pour
arriver à Bad-Schandau. Dans
cette portion de parcours nous arrivons toujours avant la nuit et nous nous
faisons des connaissances. Je parle toujours de notre groupe de neuf copains,
les autres se débrouillent sans doute aussi à leur manière. Dans tous les
cas, ça nous rapporte soit un repas du soir, soit des grands bols de lait chaud
et sucré etc. Le tout que nous payons par cigarettes ou chocolats sans que ces
amis, toujours très gentils, ne nous demandent
quoi que ce soit. Enfin, lorsque nous arrivons à Bad-Schandau, inutile de vous dire que nous avons repris des
forces, mais les réserves sont épuisées, les quelques boites de conserve étant
également parties de la même façon.
De
toute manière c'était une façon de ne pas risquer de nous les faire voler. En
effet, toutes les nuits, nous avions toutes le peines du monde pour les
surveiller ainsi que nos paquetages et habits ; il fallait que sur nous
neuf il y en ait toujours un qui restait sur le qui vive et près de notre traîneau.
Ceci n'était pas toujours évident vu la température ambiante : il
fallait trouver un recoin caché
quelque part, donc plus mal exposé au froid et au vent.
Nous
arrivons donc à Bad-Schandau le
12 février au soir. Le 13 au matin, changement de direction, nous passons le
pont sur l'Elbe et nous remontons sur une très bonne route, droit sur le nord
en direction de Dresde. Le soir
du 13, nous nous arrêtons dans une grande fenière et grange des environs de Pirna,
quelques kilomètres plus au nord dans un grand hameau.
Nous avons compris : nos gardiens cherchent toujours à aller vers les armées
occidentales, veulent rejoindre le stalag IV G à l'ouest de Dresde. Il fait
nuit, nous nous endormons rapidement car nous avons fait une longue étape.
Tout d'un coup la terre tremble, les bombes, pourtant environ à
15 km
, tombent sur Dresde, nous sortons tous et que voyons-nous ? Quel spectacle !
Certainement le plus grand bombardement de la guerre. Des vagues de bombardiers
anglais et américains lâchent impitoyablement des tonnes de bombes sur la
ville. Certains repassent, à vide sans doute, au-dessus de nous, d'autres
vagues arrivent et ainsi de suite. A partir d'une heure environ de la nuit, tout
s'embrase au fur et à mesure. C'est le tour des bombes incendiaires qui sont
larguées par tonnes : un incendie gigantesque, nous sommes sur la plaine de
l’Elbe. Des flammes d'une longueur et largeur extraordinaires ! Malgré la
distance nous sommes éclairés et aveuglés si nous fixons trop longtemps ce
spectacle. Nous ressentons même une certaine chaleur. Il n'y a pas de tir de défense
antiaérienne, pas d'avions ennemis non plus, ils ont fort à faire sur tous les
fronts.
Au matin, nos sentinelles sont sonnés. Reçoivent-ils des ordres ou non ?
Nous n'en savons rien. Ont-ils été effrayés ? Toujours est-il
qu'ils nous font reprendre le chemin du sud-est pour revenir à Bad-Schandau
dans les Sudètes. A la sortie de Pirna nous rencontrons un side-car militaire
et deux soldats, sans doute en éclaireurs. Ils nous font dévier par un petit
chemin de campagne peut-être à cause d’un convoi militaire. Cela nous amène
à Langen Hennersdorf, village en longueur, grandes étables etc. Nous avons épuisé
nos réserves à Pirna pour un très petit repas.
Le 15 au matin nous nous mettons en rangs. Une colonne d’un petit groupe de déportées,
200 environ, passe devant nous partant vers l’ouest dans les mêmes conditions
que les premières déjà rencontrées. La température est un peu plus clémente
mais il y a encore un peu de neige. Nous avons couché
à l’ouest du village et repartons vers l’est. Bâtiments importants. Peut-être
ces concentrationnaires avaient-elles couché également à cet endroit durant
la nuit et prenaient-elles la direction des camps de Dora ou de Buchenwald.
Nous
repartons sur Bad-Schandau et remontons l’Elbe. Maintenant ce sera de
nouveau la très grande route. Nous sommes crevés. La longueur de l'étape de
l’avant-veille, le manque de sommeil et le retour au point de départ :
nous sommes complètement épuisés. Nous serons un peu ravitaillés d’une
petite louche de pommes de terre du côté de Hrensko.
Nous remontons l'Elbe, sur la rive gauche, jusqu'à Decin
par Schmilka et Hrensko.
Nous passons dans une gorge très étroite entre deux chaînes de rochers pas très hauts, mais impressionnants.
La largeur de la vallée consiste en une route assez large où la neige est très
tassée, donc facile à marcher par rapport à ce que nous avions trouvé une
grande partie du parcours. Donc, la vallée se résume à cette route, au fleuve
Elbe et de l'autre côté à une ligne de chemin de fer. Nous frôlons les
rochers, les étapes redeviennent longues, notre colonne s'est sensiblement
rallongée. Donc nous reperdons le bénéfice des étapes courtes déjà décrites.
La nourriture ne s'est pas améliorée, au contraire, nous sommes obligés de
nouveau de nous mettre à la diète.
A Decin, nous passons sur l'autre
côté de la rive. A partir de là nous retrouvons d'autres colonnes de Russes
et surtout de déportés. C'était sans doute l'arrière-garde qui à Cvikov
avait suivi une autre route que d'ailleurs nos gardiens ne nous avaient pas fait
suivre et je ne comprends pas pourquoi.
Avaient-ils
reçu des ordres de leurs supérieurs de remonter vers le nord et ensuite le
contre-ordre de redescendre au sud à partir de Bad Schandau ? Je suppose
que parallèlement aux civils qui avaient pris dès le départ la direction des
armées occidentales, malgré les ordres reçus, ils avaient remonté de leur
propre décision vers le nord à partir de Cvikov pour chercher à rejoindre
l’ouest de Dresde et atteindre les armées alliées encore sur la frontière
française alors que les Russes avaient plus rapidement progressé. Sonnés par
le bombardement décrit, ils nous auraient fait faire demi-tour pour rejoindre
le point qui leur était initialement imparti.
A partir de Decin,
la vallée est un peu plus large et les rochers commencent à s'estomper assez
rapidement. Il ne neige plus et même sur la route la neige disparaît petit à
petit, le temps se remet au beau. Ainsi nous continuons par Povrly,
Usti-Nad-Labem,
Chabarovice. Nous contournons Teplice
par le nord en passant par Kostani, Dubi,
Hrob, Osek et nous
rentrons dans le triangle Osek - Lom
- Litvinov - Zaluzi
à l'ouest de Teplice.
Là, une surprise nous attend. La route devient tout d'un coup très large, de
grandes grilles à gauche et à droite. Nous rentrons dans un camp immense.
Bientôt, nous apercevons deux grandes portes en grillage. Les prisonniers français
rentrent au camp de droite, les déportés juifs ou politiques rentrent en face
de nous dans le camp qui leur est destiné et où il y en a sans doute des
milliers d'autres depuis longtemps. D'ailleurs idem pour nous, le camp est habité
et fonctionne depuis le début de la captivité.
Et donc, sans nous en rendre compte nous sommes enfermés dans ce que les
anciens qui sont là et nous reçoivent, appellent le bagne de Brux.
Le
bagne de Brux
Ce
bagne qui se situe au pied des monts des Sudètes ou Monts métallifères
semblait être ignoré des historiens ou tout au moins des historiens gersois
avec lesquels nous avons eu une conversation au cours des honneurs qui furent
rendus à Madame Mauroux en l'église de St-Jean-Poutge.
Or ce bagne abritait des commandos du
Stalag IV C, des prisonniers russes et en face de nous de l'autre côté de la
route, des commandos de travail du camp de déportés raciaux et politiques de
Theresienstadt (Terezin).
Lorsque
j'ai écrit ce résumé succinct de mes mémoires en 2002-début 2003, je ne
connaissais pas l'histoire de ce camp ni son emplacement exact, y étant arrivé
sans carte et que je situais au nord-ouest de Teplice. Fin août 2003, j’écrivis
aux services des armées de terre au château de Fontainebleau qui me répondit
dans les douze jours et m'envoya la carte de la région située à l'ouest de
Teplice presque au pied des Monts métallifères prolongement des Sudètes.
Nous
sommes arrivés là vers la fin février après des marches forcées de
300 km
ou plus dans les monts Sudètes et redescendus le long de l'Elbe et jusqu'à ce
bagne. Là nous étions tous associés aux anciens prisonniers français et déportés
raciaux pour travailler dans les décombres d'une gigantesque usine d'essence
synthétique bombardée à 25 reprises, d’après les affirmations des anciens.
Pendant quelques mois, nous allons de nouveau être en contact avec les
malheureux déportés que nous avons eus comme copains pendant notre longue
marche dans cet hiver sudète. Encore et toujours la certitude et le témoignage
de cette bestialité d'un régime que j'avais combattu déjà très jeune, mais
que pourtant l'on ne pouvait imaginer aussi cruel.
Nous arrivons donc dans ce bagne puisqu'il nous faut bien l'appeler ainsi, dans
des conditions difficiles. Nous sommes nous aussi tombés bien bas ; en ce qui
me concerne, pour la première fois depuis le début de cette aventure, la
fatigue aidant, j'ai attrapé la grippe ou un refroidissement : la fièvre me
ronge et ça augmente ma fatigue et pour la première fois depuis 7
ans le moral en a pris un sacré coup. Autant j'avais été courageux et capable
de donner l'exemple face aux obus qui nous
tombaient tout près, ou aux balles qui sifflaient, autant j'étais vidé de
courage. De plus, à partir du moment où nous n'avions plus eu de neige, le
petit traîneau qui portait nos affaires (habits de rechange, trousse...)
n'avait plus été d'aucune utilité. Donc nous avions refait tant bien que mal
nos paquetages que nous portions à dos pendant les
80 kilomètres
qui nous restaient à parcourir. Enfin ça s'ajoutait tout de même à l'énorme
kilométrage dans des conditions climatiques plus qu'épuisantes.
Nous restons donc une semaine au camp dans notre baraquement. La température
est devenue plus clémente. Comme nous sommes nombreux à cohabiter nous nous
tenons chaud. Le miracle, en ce qui me concerne, fait que ma santé s'améliore
et en une semaine je suis quand même remis sur pied ; certes il s'en allait
temps. D'ailleurs il en avait été de même pour beaucoup d'entre nous.
Quelques-uns cependant étaient dans un état inquiétant. Il en était ainsi de
camarades que je ne connaissais pas et qui ont été amenés ailleurs, mais par
la suite je ne les ai pas revus. En ce qui concerne notre groupe de neuf
copains, nous sommes tous côte à côte, comme dans tous les camps organisés,
dans des lits superposés faits en planches avec rebord et un peu de paille en
dessous comme matelas. Cette fois-ci je suis au premier étage et Nadau
au-dessus de moi ; sur les côtés ce sont Quemener, Vilo, Suignard
etc., ainsi nous neuf inséparables depuis le début.
La bouffe, invariable, comme pour les cochons :
trois quarts de gamelle le matin, trois quarts le soir. C'est un peu juste, mais
s'y ajoute un minuscule morceau de pain noir quelquefois un peu moisi. Tous ça,
du déjà vu, donc nous nous en contentons.
Nous voilà à la semaine suivante. A 5
h.30 à peu près, je n'ai pas de montre mais il fait encore noir en cette fin
de février, tout le monde se lève, se lave la figure à la main, s'essuie avec
une serviette de notre paquetage, va chercher sa soupe au bout du bâtiment et
en 10 minutes c'est tout avalé et le quart d'eau que nous prenons avec la soupe
également bu. Coup de sifflet des sentinelles : nous sortons du bâtiment, il
en est ainsi de tous les autres logements. Tout le monde en colonne par quatre
et une longue file prend le départ direction la grille d'entrée et de sortie.
Nous sortons donc. Nous les neuf copains sommes à mi-colonne à peu près ; en
face de notre grille celle des déportés est également ouverte et eux aussi
sortent en colonne par trois. Nous marchons à droite et nos malheureux
camarades à gauche. La route est très large, un camion peut passer à l'aise
entre les deux colonnes.
Et ainsi, pour nous, c'est notre premier jour de travail, nous suivons donc le
mouvement. Des sentinelles de chaque côté de la colonne. Les déportés
surveillés par des SS, bien entendu, de chaque côté de la leur à intervalles
plus rapprochés que nos gardiens. Sur la route nous partons donc tous ensemble.
En chemin nous sommes témoins d'actes de bestialité humaine et de haine
raciale de la part surtout de ces unités spéciales. En effet, nous voyons à côté
de nous dans les rangs des déportés deux ou trois pauvres bougres qui ne
peuvent plus avancer. Leurs camarades n'ont pas le droit de les aider à se
relever. Ils sont donc poussés à coups de pieds sur le côté et les deux
colonnes continuent leur chemin. Ces pauvres êtres sont sans doute ramassés
par un camion léger qui fait le va-et-vient. Je suppose qu'il doit les charger
et les ramener au camp.
Nous traversons un petit village, de quelques maisons, et un peu plus loin sur
la gauche, un immense complexe à ciel ouvert entièrement détruit par
l'aviation alliée : 25 bombardements d'après les anciens prisonniers. Dans les
champs la terre est défoncée de trous de bombes. Toutes le colonnes rentrent
de tous côtés. Il arrive également
des prisonniers russes par la direction opposée, c'est à dire qu'il y a des
camps partout autour de cette usine géante car c'est finalement une fabrique
d'essence synthétique : l'usine Goering disent les Allemands. Ce carburant était
fabriqué avec la houille extraite des mines de la région.
Toujours est-il, nous sommes remis par lots de 40 à 50 avec un chef contremaître
qui s'occupe de nous. Nous sommes munis de pelles et de pioches. Bien entendu
pour chacun de ces groupes, deux ou trois sentinelles, pour ne pas nous laisser
nous échapper. D'ailleurs où irions-nous ? Les armées d'Hitler sont dans
toute la région et nous sentions que la guerre allait bientôt se terminer.
Nous sommes donc employés à re-aplanir les trous de bombes, sortir les bombes
non éclatées, etc. Tous les bâtiments sont démolis. Il faut ranger et sortir
les débris pour passer. Les immenses tuyauteries où un homme moyen se tient
debout sont déterrées en beaucoup d'endroits, aplaties
par les bombardements. Enfin, tout ça, les Nazis faisaient comme s'ils allaient
pouvoir le reconstruire et si la guerre n’allait jamais finir. D'ailleurs il y
avait ceux qui en avait vraiment marre et les fanatiques qui attendaient
toujours les armes nouvelles et l'arme absolue (la bombe atomique) pour gagner
encore la guerre. Et ce sont ceux-là qui comptaient le plus, tant ils étaient
fanatisés, quoique étant les moins nombreux surtout à partir d'une certaine
époque. De toute façon, entre eux, tous ne portaient pas de jugements
politiques mais se saluaient en levant la main, en exprimant le fameux « Heil
Hitler ! ».
J'en reviens à des choses plus sérieuses et plus dramatiques. Non loin de nous
un groupe de déportés travaille également, toujours également ces abjects SS
pour leur garde.
La première journée se passe ainsi et les deux colonnes du matin reprennent la
route de nos deux camps respectifs. Pour le retour nous sommes à gauche et nos
malheureux camarades à droite ; chacun se retrouve donc du côté des grilles
d'entrée respectives. Nous avons toujours la route et le camp un peu éclairés.
En effet, nous ne craignons pas les bombardements. Il y a longtemps que tous ces
grands camps de prisonniers sont bien repérés par les aviations des forces
alliées.
Après l’entrée dans le camp, chacun rentre dans son baraquement. Après quoi
nous allons chercher notre gamelle et revenons à l'entrée, à l'extérieur de
notre maison collective, et les uns après les autres nous passons devant les
serveurs qui déversent dans la gamelle notre ration de soupe-prisonniers,
toujours la même : cuite à l'eau avec comme bouillon l'eau restante de la
cuisson. Sans doute toutes les vitamines sont restées dans cette ratatouille
puisqu'il y a la peau des patates qui font partie du tout. Mais cela nous
importe peu vu l'habitude, pas du tout de pain pour le soir pour bien faire la
digestion.
Le lendemain et les jours suivants se ressemblent étrangement. Nous arrivons
vers le 25 février et le temps que nous avions eu si mauvais durant notre périple
dans les montagnes du sud polonais et des Sudètes s'était estompé. Quoique
tout proches encore, ces monts Sudètes à cet endroit sont moins élevés et
enfin la température est quand même clémente pour des vieux habitués que
nous sommes devenus. Donc, tous les jours même scénario : dodo, rassemblement
à 5 h.30. Petit déjeuner : même heure, même ration, même plat toujours
aussi appétissant. Colonne par trois, sorties simultanées avec nos malheureux
voisins. Arrivée : les pelles et les pioches, le chef avec la main levée à
notre passage, nos deux ou trois sentinelles qui s'étaient quand même payé
toute la campagne de Russie où beaucoup d'entre eux avaient été blessés et
dont l'admiration envers leur Dieu était apparemment bien émoussée pour
beaucoup d'entre eux. Cependant, ils avaient une responsabilité à assumer,
malheur à eux s'ils laissaient s'évader quelques prisonniers. D'ailleurs les
SS, les sections spéciales comme on les appelle, sont là finalement pour
surveiller tout le monde.
Le soir à 18 heures c'est le débrayage, tout le monde reprend le chemin du
retour ; nos camarades d'à-côté font de même, même scène si par malheur il
y a quelqu'un qui ne peut plus avancer. Il faut tout de même dire ce qui se
passe en face de chez nous. En arrivant à 50 ou
20 mètres
du camp, les pauvres bagnards se décoiffent. Sur la grille se tient un gros
bonhomme en civil, tête rasée, une matraque à la main ; nos amis passent
devant lui et tous les 10, 15 ou 20 qui lui passent devant, à la tête du
client, il assène un grand coup de matraque sur la tête de l'un d'eux. On
entend quelques gardiens de notre camp qui assurent la garde de notre grille
ouverte marmonner entre les dents : « nove Europa » : voilà la nouvelle
Europe ! Donc réprobation de ce qu'ils voient et qui se passe devant eux.
Quant à nous nous regardons la scène assez furtivement. S'il nous arrive de
marquer un temps d'arrêt trop voyant, il nous arrive de recevoir un coup de
crosse de fusil ou un grand coup de pied au derrière. En fait, il y a avec nos
gardiens quelques hitlériens non habillés en SS mais qui tout de même en font
partie et dont la présence est là autant pour surveiller la tenue de nos
sentinelles, comme dit plus loin, que nous-mêmes, mais de façon moins présente
parce que bien moins nombreux. En clair, ces individus sont dans l'uniforme d'un
simple soldat car ça leur permet l'espionnage parmi tout le monde. La
convention internationale de Genève explicite que les prisonniers de guerre
doivent être sous la surveillance de sentinelles de l'armée régulière. Ils
servaient d'aiguillon à nos gardiens sans être reconnus comme tels. Quand nous
parlions avec nos gardiens il fallait faire attention avant d'ouvrir la bouche.
Quant à nos sentinelles ils les avaient bien repérés et ils faisaient bien
attention de s'éloigner de nous pour communiquer s'ils en repéraient un non
loin.
Voilà donc notre vie dans cette enceinte d'enfer. Au passage j'avais trouvé
deux camarades du Gers, l'un : Thomas Soroka, Polonais engagé dans l'armée
française et habitant Dému, également Terrade de Lagraulas ou tout au moins
habitant à la limite des communes de Lagraulas et Castillon-Débats. Ils sont
restés dans le bagne toute la durée de la guerre. Ils ont donc participé à
la construction de cet important complexe avec à ce moment-là les prisonniers
de guerre polonais. Ils étaient bien plus âgés que moi et les pauvres sont
morts très jeunes tous les deux, entre 50 et 60 ans environ.
J'en reviens à Brux : comme donc nous partons à 6 h. du matin, c'était début
mars, déjà les jours ont allongé. Malgré la proximité des monts, il fait très
bon. Depuis un certain temps nous avions découvert dans le tout petit village
que nous traversions un petit chemin empierré qui reliait les champs et la pré-montagne
des Sudètes. Avec mes deux copains Nadau et Quemener nous profitons de l’éloignement
de la sentinelle qui nous tourne le dos : nous tentons notre chance et nous
partons par ce chemin : personne ne s'en aperçoit. Nous voilà dans le champ.
Nous suivons ce chemin et peut-être sur un kilomètre et demi. Personne dans
les champs. De toute façon nous risquons davantage de trouver des travailleurs
tchèques qu'allemands, encore que ceux-ci vu leur situation et connaissant ce
qui se passe dans ce camp, ne sont certainement pas dangereux. Nous arrivons au
pied des premiers mamelons, c'est encore plat, un virage et à droite une ferme.
Dans la cour trois hommes et un prisonnier avec une musette. Ils sont en train
d'essayer de relever un cheval étendu par terre devant l'écurie. Nous nous
approchons pour les aider. C'était une petite ferme tchèque. Bien entendu, ils
nous voient arriver avec plaisir. Avant toute chose nous les aidons à relever
ce pauvre cheval, cette fois nous étions trois de plus. Assez difficilement
nous le relevons et le faisons tant bien que mal rentrer dans l’étable à sa
loge. Sitôt dedans, il se recouche ; il était malade et de toute façon
semblait très vieux. Une fois tout cela terminé, nous faisons connaissance.
Toute la famille était tchèque et le soldat français présent à notre arrivée
se nommait Villemur et était de Lectoure. Il avait fait l' « école
buissonnière » également . Toute la famille nous invite à table et nous
faisons un bon repas avec du lait et du pain.
Ensuite nous remontons plus haut à travers les sentiers ; nous tombons sur une
route importante. Heureusement que nous avons pris nos précautions de prudence.
A travers les derniers centimètres de végétation nous apercevons à
60 mètres
environ, au tournant de la route, deux side-cars arrêtés et quatre hommes
casqués, la mitraillette dans les mains, deux de chaque côté de la route. Ça
nous a coupé l'élan. Nous avons donc reculé doucement et pendant
100 mètres
nous faisons bien attention de ne pas faire craquer les branches retombantes.
Après quoi, nous reprenons notre sentier et nous redescendons dans la plaine.
Il nous fallait attendre le soir, 18 h.15 environ ou 18 h.30, pour reprendre la
colonne qui passe dans le petit village. Enfin, nous passons le temps en
ramassant des pissenlits. En effet, les champs non encore labourés en sont
farcis dans toute cette région. Nous avions des espèces de sacs à dos qui
nous avaient tant servi durant notre randonnée hivernale. Nous remplissons nos
sacs. Il y en aura ainsi pour nous et nos six camarades restés au travail.
Enfin, le temps passe et nous rejoignons notre petit pâté de maisons il faut
dire que ce village avait sans doute été évacué, car je n'y ai jamais vu
personne, à cause sans doute de la proximité du complexe synthétique et du
danger des bombardements. C'est vrai que les bombes ont ravagé les champs
attenants non loin de ces maisons. Nous sommes un peu en avance sur l'horaire,
nous restons cachés dans une petite grange non loin du passage de la colonne.
Nous sommes à mi-mars et les journées se sont allongées. La colonne arrive,
nous la voyons, elle commence à passer. Nous laissons passer pendant au moins
10 mètres
. Par un trou de la porte nous épions surtout le passage des gardiens car nous
savons à peu près à quelle distance ils sont. Il en passe un, donc nous nous
avançons rapidement, nous sommes d'ailleurs à 3 ou
4 mètres
de la sortie sur la route et nous passons rapidement dans la colonne. Ça y est
nous sommes chez nous ; ainsi nous rejoignons la colonne et le camp.
Et ainsi les jours passent, les uns après les autres, et toujours même scénario
et toujours sans nouvelles ni de nos familles ni même des événements, les
journaux n'arrivent plus, seuls des bruits courent. Il y a des fuites parmi les
Allemands que nous rencontrons au travail et dont bon nombre deviennent de plus
en plus loquaces et de plus en plus découragés. Je parle évidemment de ceux
qui nous sont favorables et qui demandent que ça finisse bientôt. Lorsque nous
en avons l'occasion nous passons les informations à certains déportés pour
les encourager. Ce n'est pas très facile d'en approcher car la surveillance est
très étroite et nous risquons beaucoup. Encore faut-il tomber sur des Français
ou ceux qui comprennent notre langue. En effet, toutes les nationalités sont
confondues.
Nous sommes maintenant début avril, les journées allongent, le temps est assez
beau et les Russes se rapprochent de Berlin, les occidentaux ont pratiquement récupéré
l'Italie et arrivent vers Prague. Tous les jours pour nous, pour nos amis déportés,
c'est la même vie, la même vision d'horreur en face de nous, les mêmes qui
passent devant cette fameuse grille tête nue et le même ignoble matraqueur.
Certains jours il y a un remplaçant mais c'est le même scénario. Quelques déportés
français et belges nous racontent que la nuit il y a des fois des
rassemblements : soudain dans la cour du camp, torse nu, et le dernier arrivé
dans la file est matraqué à mort.
Chez nous les rations de nourriture sont toujours les mêmes, la tranche de pain
également. Nos estomacs se sont habitués à ce régime et nous ne pensons plus
qu'à
la Libération. Nous
avons des fois des alertes aériennes, les sirènes sonnent, souvent nous
restons là sachant qu'il n'y a plus rien à bombarder. Lors de ces alertes aériennes,
beaucoup partent dans les mines de charbon toutes proches. Nous, les neuf vieux
copains, nous allons quelquefois nous mettre à l'abri dans un petit fort qui
avait fait ou faisait partie de la ligne de défense des Tchèques. Et là nous
ramassions les fameux pissenlits qui poussent à foison dans toute la région.
Pour les accommoder afin de pouvoir les manger, nous les coupons au couteau dans
notre soupe habituelle et mélangeons le tout ensemble.
Nous arrivons ainsi vers le 25 avril et la situation d'après les « on dit »
des Allemands et Tchèques qui nous fréquentent furtivement, car il y a encore
des espions partout, devient critique et nous savons que les Russes investissent
Berlin. Les Alliés occidentaux sont également bien en avant en Allemagne et
les Allemands ainsi que les Tchèques étaient quand même déçus de cette
avancée russe alors que les Alliés étaient les plus attendus par toute la
population. Nous ça nous était égal, pourvu qu'on nous sorte de là.
Cependant, beaucoup d'entre nous ne peuvent
plus supporter ce qui se passe en face : ces morts vivants, le regard hagard, le
teint mat sans couleur et enfin cet enfoiré qui matraque suivant ses humeurs
sur la grille d’entrée de leur camp.
Un jour, au travail, deux SS qui sont parmi les gardiens de ces pauvres êtres
viennent vers nous pour nous parler. Ce sont finalement deux Lituaniens. Ainsi
ils nous expliquent qu'ils avaient été envahis par les Russes et libérés par
les Allemands. Comme je comprenais un peu de russe et un bon trois quarts
d'allemand, je commence par leur expliquer des choses qui ne leur plaisent pas
trop et ils repartent ainsi rejoindre le groupe situé à quelques mètres de
nous. On commence à voir des comportements étranges, par exemple un ou deux
civils parlant un français un peu coincé nous demandent si nous voulons leur
vendre notre tenue militaire, etc. Nous ne sommes pas dupes et laissons courir,
mais tout ça commençait à sentir la fin et la situation inconfortable pour
certains.
A 8 jours de la fin, vers le 1er mai,
nous sommes toujours au travail, personne ne nous forçait plus à travailler, même
si nous étions souvent appuyés sur le manche de la pelle ou de l'outil que
nous avions en mains. Ce premier mai, ou le lendemain, nous sommes toujours sur
le chantier et toujours nous côtoyons nos malheureux voisins sur la route.
Certes nous avons la graisse qui a fondu, nous sommes très fatigués nous aussi
et nous avons souffert également pendant ce périple si long dans les
montagnes, nous avions également reçu durant notre captivité des coups de
pieds dans les fesses, voire quelquefois des coups de crosse, mais cela surtout
au début et en camp d'arrivée en captivité. Cependant, ce que nous voyons en
face c'est une ignoble monstruosité humaine.
Enfin, l'un de ces deux jours, 1er ou 2 mai, deux SS viennent de nouveau au milieu de nous et
comme par hasard parlent couramment un très bon français. Devant notre étonnement
ils nous font part de leur nationalité : ils étaient Français. Notre sang n'a
fait qu'un tour, nous nous sommes jetés sur eux sans qu'ils aient le temps de dégainer.
Nous étions une trentaine et nous les serrions à les étouffer ; ils ont eu
beau crier qu'ils ne se comportaient pas comme les autres nous n'entendions
rien. Nos gardiens apparemment n'avaient pas du tout l'intention d'intervenir.
Enfin, ils poussaient des cris que nous avons pu arrêter en leur mettant la
main sur la bouche. Nous étions tellement nombreux et ils étaient si serrés
qu’ils n'arrivaient pas à dégainer leurs armes. Un de leur copains SS s'aperçoit
enfin de cette bousculade et appelle rapidement les autres au sifflet, et voilà
tout ce monde sur nous, les coups de fusil au-dessus de nos têtes, puis ensuite
l'arrivée à notre portée et à coups de crosse, des pieds bottés nous font lâcher
prise. Ils se retrouvèrent en moins de trois minutes une vingtaine sur nous.
Nous avons enfin lâché prise et avons roulé vers nos sentinelles qui
n'avaient pas bougé d'un pouce.
Cet événement avait semé un froid apparent entre les deux camps. Les jours
suivants, lorsque nous sortions du camp, les SS levaient tous la main pour
saluer nos sentinelles mais ceux-ci ne répondaient plus. Heureusement pour eux
que ce sont les derniers jours de guerre ; nous avions appris la mort d'Hitler
toujours par les mêmes antennes et son remplacement par l'amiral Dönitz. Les
4 et 5 mai, le canon se rapproche dans les montagnes et à Prague nous
avons des renseignements, les Américains y sont en vue. Mais ils ne prendront
pas Prague et attendront donc l'arrivée des Russes.
La libération
6 mai : nous n’allons pas
au travail. De notre baraquement nous
ne voyons pas du côté du camp d'en face qui est un peu caché par un bâtiment
de direction. Vers le soir, je me décale vers la gauche pour jeter un coup d'œil
vers l'entrée de la grille d'en face : je la constate fermée et personne dans
la cour. Nous préparons un peu notre paquetage au cas où.
7 mai au matin, très tôt,
un groupe de soldats allemands, 50 à peu près, sans armes, très fatigués,
rentrent dans le camp, se reposent assis par terre ou à moitié couchés.
Certes nous entendons le bruit des armes dans les monts un peu plus vers le nord
mais tout de même pas d'une grande intensité.
Au bout d'un instant du matériel de cuisine crisse sur la gauche de notre
baraquement, c'est à dire l'emplacement des cuisines militaires, un long bar en
planche est monté et le café arrive. Les militaires se relèvent et
s'approchent de ce lieu de distribution. Le café leur est servi dans leur
quart. Ils boivent, ensuite ils s'en resservent un autre. Je m'approche avec
quelques copains et j'essaie de bavarder un peu : certains sont prêts à
communiquer, la grande partie se remet en arrière, une douzaine restent appuyés
sur le bar improvisé. Je commence à dialoguer, l'un d'eux paraissant s'intéresser
à moi. Bien sûr je ne leur parle de rien de ce qui vient de se passer, j'avais
compris puisqu'ils étaient arrivés sans armes.
Donc des banalités entre nous. Il me demande une cigarette, je ne peux pas, il
y a longtemps que je n'en ai plus. Je ne me souviens pas de ce que je lui donne,
je lui demande qu'il me change sa gamelle qui est en bonne condition contre la
mienne qui est toute cabossée : il accepte et ainsi je l'ai rapportée en
France. Tout ce monde se lève, se remet en groupe et repart.
Peu
après, rassemblement d'une partie du camp. Je ne sais pas si tous
suivent ; en tous les cas toutes les sentinelles qui étaient avec nous durant
notre odyssée hivernale nous mettent en rangs et vers 11 heures environ nous
partons en colonnes et sortons un peu en désordre de cet immense piège qui s'était
refermé sur nous 2 mois et demi avant. Nous passons devant la grille de nos
pauvres amis qui était encore fermée. On ne voyait plus personne dehors. Peut-être
étaient-ils rentrés dans leur camp de base qui se trouvait au sud de Teplice.
Donc sans nous poser de questions nous suivons le mouvement. Apparemment tout le
monde n'a pas suivi. Nous faisons au moins trois kilomètres et nous sortons en
pleine campagne, destination inconnue. A un moment donné je demande à un
gardien qui était à ma hauteur : il me répond qu'il n'en sait rien, la guerre
est finie me dit-il, semblant content, avec un sourire, mais quand même
soucieux.
Nous marchons d'un bon pas et nous passons à Most,
nous suivons une large route, des civils nous accompagnent ou enfin fuient eux
aussi car j'ai l'impression que nos
gardiens cherchent à rejoindre les armées occidentales. En fin de journée
nous arrivons à Chomutov (Chemnitz) à la
nuit. Nous sommes dirigés dans une grange qui n'attend apparemment personne.
Finalement, nous ne sommes pas très nombreux, peut-être 50 à 80 au plus. Nous
étions en tête de la colonne et peut-être d'autres s'étaient-ils arrêtés
avant sans que nous nous en soyons aperçu. Il y avait en effet beaucoup de
monde sur la route. Nous trouvons des rouleaux de papier dans un coin de la
grange. Nous les installons et nous nous couchons. Toujours pas d'heure puisque
pas de montre.
Entre 3 et 4 heures du matin, le 8 mai, nous sommes réveillés par les sirènes
qui sonnent à deux ou trois reprises. Sur le coup nous ne comprenons pas. Les
bombardements non ça n'est pas possible. Tout d'un coup quelqu'un s'écrie «
ça doit être la fin de la guerre ». Rien n'est confirmé. Nous sommes fatigués
de l'étape de la veille et nous nous rendormons. Toutefois, vers 6 heures
quelques-uns d'entre nous sortons au-dehors. Nous voyons notre environnement :
une très grande cour, un grand bâtiment et des bâtiments annexes peut-être
une caserne, enfin nous ne nous posons pas de question. A côté une grande
route : l'équivalent d'une bonne départementale en France et des camions qui
passent par moments. Nous nous approchons du bord de la route, ce sont des véhicules
de l'Armée rouge. Nous saluons en levant le bras, eux également. Nous avons
compris : c'est la libération et la fin de la guerre.
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